Course-poursuite

Le vaisseau orbitait autour de la lune de Naegon.

Le capitaine courait, aussi vite qu’il le pouvait. Panneau après panneau, tuyaux après tuyaux, il arpentait la coque avec toute la vitesse dont il était capable, terrifié pour sa vie. Ses bottes magnétiques ne lui donnaient pas la vélocité nécessaire. Sa combinaison entravait ses mouvements. Il jura en avançant.

D’un coup, un éclair survint, puis une explosion silencieuse retentit à sa droite, sur la coque du vaisseau. Le cosmonaute failli être emporté dans l’espace, mais il tint bon. Il trébucha néanmoins à cause du choc, et de l’instabilité: la plaque s’était à moitié arrachée, et dérivait maintenant dans l’espace.

Son poursuivant le talonnait, fusil d’assaut au poing. La lune se reflétait sur sa visière, et ne pas voir son visage donnait à l’envahisseur un air encore plus sinistre. Satisfait de son tir au fusil d’assaut, il continua la poursuite, exalté par la chasse.

Le vaisseau des envahisseurs était arrivé il y a une heure à peu près. Juste après, ces barbares avaient donné l’assaut, massacrant tous les passagers du pacifique cargo marchand, à l’exception des femmes et des enfants. Ces derniers allaient être vendus comme esclaves.

Le capitaine, ne trouvant pas d’autre issue, avait enfilé une combinaison à la va-vite, et s’était élancé sur la coque du vaisseau, tentant de s’échapper par tous les moyens. Mais son poursuivant avait une dextérité et une aisance presque super-naturelle, de plus, c’était probablement un commando de l’espace, entraîné au combat G-0.

Essoufflé, il se cacha derrière un des larges conduits de puissance qui sillonnaient la coque. Avec la courbure du vaisseau, il se dit qu’avec un peu de chance le pillard ne l’aurait pas vu. Il attendit: s’il avait bien calculé, alors l’orbite de son vaisseau passerait dans la phase obscure de la lune de Naegon, et il pourrait profiter de l’obscurité. Et, il…

Il quoi ?! C’était sans issue. Les pillards occupaient le vaisseau. Qu’allait-il faire, seul contre tous, dans l’espace? C’était perdu d’avance. Néanmoins, ses calculs étaient corrects: le vaisseau se fondit d’obscurité, et il se sentit soulagé d’être caché ainsi. Il vit cependant un faisceau de lumière: pour le retrouver, le pillard avait allumé sa lampe d’épaule, et il cherchait après le fugitif.

Il entendit subitement dans la radio de son casque une voix monstrueuse, cruelle, presque inhumaine
« Où te caches-tu? Tu voudrais vraiment qu’il arrive quelque chose à ta femme? Aller… Sors de là, vermine. Et peut être que je l’épargnerais. »
Un rire grossier résonna. Le capitaine hésitait à éteindre la radio de sa combinaison, mais il avait été saisit par les paroles de l’envahisseur.

« Vous ne savez même pas laquelle est ma femme…
_ C’est pas grave. On les tuera toutes, comme de la vermine. Pas une grosse perte, si tu veux mon avis. On gardera juste une des pondeuses. Aller, maintenant, tu sors de ta cachette! Sur le champ! »

A contrecœur, le capitaine sortit de sa cachette, tandis que le projecteur se braqua sur lui. Au même moment, le vaisseau s’éloigna de l’ombre de la lune, et se retrouva de nouveau éclairé. Le reflet de la lune sur la visière du pillard laissa finalement place au visage de l’agresseur, souriant, cruel, tatoué.

Depuis que les humains avaient colonisé l’espace, ils n’avaient cessé de s’étendre et de s’attaquer au peuplade aliens qu’ils rencontraient sur le chemin. Le capitaine ne fut qu’une autre victime de ce conflit.

Dans un rire, le pillard tira une salve de son fusil d’assaut sur le capitaine.
« Meurs, vermine d’extraterrestre! »


Le monstre

Le docteur Kylej regarda autour de lui. Il vit les soldats, souriants, triomphants, car ils savaient qu’après de longues semaines ils avaient finalement attrapé leur proie. L’heure était arrivée.

Joseya, la petite fille qu’il avait à ses côtés, regardait ses pieds, ne disant rien, serrant très fort la main du docteur. Ce dernier eut un air triste en voyant les hommes se rapprocher peu à peu, précautionneusement.

Leur chef, le bailli Ramnafen, avait participé activement à l’affaire depuis plusieurs semaines maintenant. Il était content de savoir qu’elle allait enfin être terminée. Il dévisagea le docteur, et déclara d’une voix basse:

« C’est fini. La chasse est terminée. Rendez-vous, docteur.
_ Vous ne comprenez pas… Ce n’est pas moi dont il s’agit… » S’exclama Kylej en réponse.
« Lâchez cet enfant, et laissez moi vous emmener devant mon maître. Il vous jugera pour vos crimes, et décidera lui-même de la sentence. »

Au total, trois massacres avaient eu lieu. Le premier, dans la villa même du docteur, était le plus sanglant des trois. Tous ses patients avaient été eviscérés. Le second s’était déroulé dans une église: le prêtre n’avait pas survécu. Et le troisième, dans une auberge assez éloignée, en bordure des terres. Le docteur s’était caché pendant un temps, mais finalement une cartomancienne avait été capable de retrouver sa piste.

Le docteur jeta un regard effrayé à l’enfant, et il hésita, avant de finalement lui lâcher la main. Il se mit à parler:
« Laissez-moi une chance de vous exp… »
Son souffle fut coupé court: un des soldats l’avait attrapé de dos, dans un geste fulgurant, et ce devait être une sorte de signal silencieux, car dans un bond les autres se jetèrent sur lui. Ils le passèrent à tabac.

Ses petites lunettes rondes se cassèrent au premier choc. Sa blouse blanche fut déchirée et arrachée. Sa montre à gousset se fracassa sur le sol. Sa petite barbe grise, impeccablement taillée, fut aspergée par le sang de sa lèvre éclatée. Ses articulations lui firent se tordre de douleur, tandis qu’il se recroquevillait sous les attaques incessantes, plaqué contre les pavés froids de la rue.

Après un certain temps, les soldats s’arrêtèrent et le redressèrent: le regard fuyant, le docteur semblait vaincu. Pourtant, Ramnafen le regarda attentivement: quelque chose clochait, il en était sur. Il jeta un coup d’œil rapide à la petite fille, elle était là, toujours traumatisée, regardant le sol, gardée par l’un des soldats, qui avait une main sur son épaule.

« C’est très dangereux… Vous devriez-vous arrêter… » Quand le docteur parla, d’autres douleurs se réveillèrent en lui.
« Docteur, vous allez maintenant m’accompagner. Nous ferons en sorte que vous soyez en état pour recevoir votre jugement.
_ Non… Vous ne comprenez pas… C’est vous qui êtes… en danger… »
L’un des soldats le frappa violemment au visage.
« Ta gueule! Chien! »

Le bailli le regarda. Et il comprit.
« Soldat! Arrêtez! »
Mais c’était trop tard. Il se tourna vers la petite fille. Elle avait redressé la tête. Ses yeux étaient entièrement noir.

Son visage était inexpressif. Il remarqua que le soldat ne la tenait plus. Il avait disparu. Soudain, la nuit sembla encore plus obscure. Ses autres hommes n’avaient pas remarqué l’enfant, et ils le regardaient d’un air confus.

Il y eut un violent choc: Ramnafen fut projeté sur le sol. Quand il redressa la tête, il vit le docteur qui s’époumonait:
« Fuyez! Fuyez vite! »

L’enfant avait maintenant de grandes ailes d’ébène. Elle volait devait lui, protectrice. Sa peau était laiteuse, et elle semblait presque luire. Elle était entourée par une espèce de bourrasques de plumes noires. Et d’un coup, la bourrasque éclata, et des plumes furent projetées dans toutes les directions. Comme des projectiles, elles frappèrent les soldats qui furent déchiquetés sur place. Aucun n’eut le temps de s’enfuir.

« Bailli! Je suis désolé! Joseya, je vais te soigner, je te le jure, mais tu dois te calmer… »

Tel un spectre vengeur, la petite fille se rapprocha, en flottant, du bailli. Ce dernier, saisit par la peur, ne bougeait pas. Il ressentit une douleur folle, et vit que son sang commençait à traverser sa peau, comme si elle l’en drainait. Sa vision se brouilla.

***

Le sénéchal arriva finalement sur place. Il descendit du cheval, et vit la scène de carnage. Il regarda les corps déchiquetés, et vidés de leur sang. Encore un coup du docteur. Quel monstre!



Le pacte

Elle regarda la lame ensanglantée d’un air songeur. Peu à peu, sa vision se troublait. Elle prit une profonde inspiration, et, dans un hoquet de douleur, la laissa tomber par terre.

Elle marcha quelque pas, mais sa blessure l’empêcha d’aller bien loin. Une flaque de sang se dessina en dessous d’elle. Elle regarda le miroir, dans sa chambre, puis le second lit. Dehors, la tempête s’abattait sur la demeure. La pluie battante tambourinait les carreaux.

Le pentacle qui était gravé au centre de la pièce, sur le sol, commença à luire. Un éclair illumina la chambre à coucher. Prise de vertige, elle se mit à genoux, au milieu des traits tracés à la craie. Sa tête lui tournait de plus en plus.

En face d’elle, le second lit était toujours immobile. Son occupante, blanche comme le lys, regardait d’un œil vide le plafond. Elle semblait presque sereine…

Finalement, la jeune femme s’écroula sur place. Elle regarda vers le lit, vers sa sœur, même si elle ne percevait plus bien les formes. Ses lèvres prononcèrent le nom de sa sœur, mais plus aucune force ne pouvait y faire sortir un son. Bientôt, plus aucun souffle ne franchit ses lèvres. Le pentacle brilla alors d’une intensité malsaine.

D’un geste lent et peu naturel, la sœur s’éleva de son lit de mort.

La victoire

Varan regarda son adversaire dans les yeux. Et en un instant, il savait qu’il avait déjà gagné.

C’étaient les phases finales du tournois réunissant les meilleurs escrimeurs du royaume. Il y avait ici la crème de la crème des bretteurs. Pourtant, parmi l’élite, Varan s’illustrerait encore une fois.

Comment pouvait-il savoir qu’il avait déjà gagné?! Avant même que le match ne commence?!

On pourrait croire que c’était simplement l’expérience qui lui donnait l’avantage. Après tout, Varan s’était entraîné tous les jours pendant des années, apprenant un à un les gestes de l’escrime, les parades en sixte, les feintes en quarte… Comparé à un amateur, il avait apprit à maîtriser le moindre de ses gestes, travaillé ses esquives et ses mouvements à la perfection, comme une danse des lames. Pourtant, à ce niveau de compétition, c’était du pareil au même pour tous les champions qui se dédiaient à l’art du duel.

Peut être alors était-ce le talent pur? Un génie des lames? Cela se pourrait. Après tout, Varan avait découvert très jeune qu’il était bon, très bon, avec une lame entre les mains. Tout lui venait naturellement, le rythme des rencontres, le maniement de l’arme. Il était certainement un maître inné de la discipline.

L’esprit de compétition jouait très certainement en sa faveur. Varan avait une concentration de fer et une passion hors du commun pour la victoire. Il était capable de voir les faiblesses de chacun de ses adversaires, peu importe leur niveau, et il n’était jamais impressionné quand il affrontait un autre duelliste renommé. Cet acharnement à démontrer qu’il était le meilleur, à se donner à fond quelque soient les chances de remporter la victoire, étaient probablement de la plus haute importance dans ce genre de matchs.

Pourtant, ce qui lui assurait la victoire n’était rien de tout cela. Ou plutôt, c’était plus précisément la somme de tout cela, à un niveau hors du commun. Varan était un champion.

Certains bretteurs sont légendaires. Agédis, Escalara, Armandière… Ils sont rentrés dans les anales du royaume par leur capacité à gagner, encore, encore et toujours. Et Varan était de la même trempe. La victoire était dans leur sang. Bien sûr, ils possédaient toutes les qualités requises pour être champion, mais même plus.

Le match commença.

Dans un mouvement rapide qui époustoufla les foules, Varan fit une double feinte suivi d’une fente retournée qui en un éclair vint défaire son adversaire.

Final

Tout revint en arrière.

Elle ressentit une douleur atroce. Un bruit abominable retentit.

Il appuya sur le petit bouton de la montre antique.

Mikaïl ramassa la montre. Dans leur lutte, l’artefact tomba sur le sol. Azira se défendit de toute ses forces, en essayant d’empêcher son adversaire d’atteindre son objectif, mais il était trop déterminé.

Mikaïl se jeta sur elle dans un cri rageur: « Je l’aurais! Je dois retrouver Calivian. C’est le seul moyen. »

Elle lui lança l’avertissement: « Jamais tu n’obtiendras ce que tu veux de cette montre. Remonter dans le passé n’est pas une affaire triviale. Tu pourrais rester bloquer dans l’inconnu. Je t’en prie, repars d’où tu viens. »

Malédiction! Il était là et l’avait finalement retrouvé. Elle entendit un bruit derrière elle, et elle se retourna d’un bon. Azira retira l’artefact de son piédestal. Enfin, elle allait pouvoir le faire disparaître, avant que Mikaïl s’en empare.

Au centre, se trouvait un piédestal, avec l’artefact dessus. Elle fut saisie par la majesté de la pièce: murs antiques décorés de runes, qui reflétaient un temps oublié par tous. Elle avait eu du mal à trouver la localisation des ruines qui contenaient l’artefact, mais elle y était finalement arrivée.

Après avoir déchiffré les runes de la porte, elle entra dans la pièce.

***

Mikail… C’est toi… J’ai si froid…

La toile – suite

Adali regarda l’elfe avec des yeux ébahis. Il ne s’y était pas attendu du tout. Les non-humains étaient rares au sein de l’Inquisitorium. Markus l’observait avec des yeux rieurs, et il avait tout de suite compris la surprise d’Adali, même s’il n’en laissa rien paraître.

« Oui. Mais ce tableau n’en reste pas moins magnifique. »

L’elfe, en disant cela, se retourna vers l’œuvre. Adali alla se mettre à ses côtés, examinant lui aussi la toile. Il allait expliquer à l’elfe la raison de sa venu quand ce dernier lui adressa la parole:

« Je sais pourquoi vous êtes là. Et qui vous envoie. Cette affaire est importante pour l’ordre. Et sordide. Deux agents ne seront de trop. »

La réflexion du Primat Investigator surprit Adali. Il s’était attendu à ce que l’elfe soit au courant de sa venue, mais pas qu’il ait spécialement besoin d’aide. Il s’attendait plus à être considéré comme une sorte de bouclier humain – compte-tenu de tout ce qu’on racontait sur la façon dont le second du Primat Investigator avait dû prendre une retraite spirituelle « anticipée ».

« Primat, de quoi s’agit-il ?
_ Crimes de la pensée. Un courant subversif d’art. » L’elfe fit un geste vers le tableau.
« Cette œuvre en fait partie. Elle appartenait à une famille noble. Les De Faranal. Ils les ont acquis au marché noir. Le père était un amateur. Il était sur la liste de l’Inquisitorium depuis un bon moment. »

Adali nota l’utilisation du passé. Le père au moins avait probablement été tué, lors d’une intervention. Il examina le tableau de plus près. Bien qu’il soit étrange, il ne lui paru pas être spécialement subversif.

« Primat, comment savez-vous que l’œuvre est compromise?
_ Pour des yeux non entraînés, ce tableau ne représente rien de spécial. Mais avec la formation artistique nécessaire, on peut en décoder les messages. Heureusement, cette pratique n’est pas récente, et j’ai déjà dû résoudre une affaire similaire il y a plus de trois cent ans. » Markus aborda un large sourire.
« Que j’aime l’art subversif. »
Adali ne dit rien. Il jeta un regard interrogateur à l’elfe. Mais il réexamina la toile.
« Les codes de cette toile suggèrent que l’ascension divine est accessible à l’homme. Il suffit juste de rejeter les enseignements de Dieu, qui ne sont que des illusions. Voyez comment les enfants montent les marches: ils cherchent à atteindre le ciel, le divin. Mais, puisque l’escalier est infini, ils ne le peuvent pas. Une fois que les enfants se rendront compte de l’illusion d’optique, alors ils pourront en atteindre le sommet. Les couleurs utilisées suggèrent d’avantage, mais j’en ai déjà beaucoup dit. »

Le Lieutenant-Chasseur hocha la tête d’un air pensif.
« Mais qui peint ces toiles? »
Au fond de lui, il connaissait la réponse à cette question. Mais il voulait en être sûr. Markus Elwanil lui sourit:
« Un elfe, bien sûr. »

***

La nuit venait de tomber. L’atelier n’était éclairé que par des bougies, réparties un peu partout dans la pièce. Pensif, l’artiste regardait son nouveau tableau, une main sur son menton.

« C’est magnifique », pensa-t-il. « J’y ai vraiment mis du cœur cette fois-ci. »

Il sourit à la vu du tableau. C’était certainement sa pièce maîtresse, qu’il s’agisse du message ou de la beauté de l’œuvre. Et, même dans la semi-pénombre de l’atelier, elle semblait resplendir, briller, comme une balise dans le noir.

Sur la toile, le Primat Markus Elwanil se tenait, fièrement, représenté fidèlement, dans sa tenue d’Investigator.

La trahison

Eskalar Van se tenait appuyé contre le mur, à bout de souffle. Il entendait autour de lui les bruits de bataille dans la citadelle. Couvert de sang, blessé au côté, il utilisait l’épée dans sa main droite comme une cane, se traînant contre la paroi, mètre après mètre, pas chancelant après pas chancelant.

Malgré son entaille, il fulminait de rage. Comment avaient-ils osés? Il se demande un instant si c’était la force de sa fureur qui le faisait tenir malgré la douleur. Qu’importe! Il n’avait pas encore donné son dernier souffle. Il tenta de se concentrer sur la seule chose qui comptait désormais: sa survie.

Il avança encore dans le couloir, aussi rapidement que possible. Son corps coopérait à peu près, à l’inverse de son esprit qui refusait de le laisser se concentrer et rejouait la scène en boucle: les assassins sortis de l’ombre, dagues à la main, se jetant sur lui, son propre chef de la garde qui refermait la porte sur ce piège mortel. Il avait été trahi, par ses propres soldats, ses gardes du corps.

Ses réflexes de duelliste l’avaient sauvé de justesse. D’un geste foudroyant, il avait lancé son poignard sur l’un, paré le second en bloquant son poignet à l’aide de son coude, mais il n’avait pu éviter la lame du troisième, malgré sa contorsion. Son esquive avait empêché que l’arme ne s’enfonce trop profondément dans son flanc. Il avait tournoyé sur lui même pour se dégager, tout en retournant le poignard du deuxième assassin contre le troisième. Finalement, il était parvenu à s’enfuir, chancelant.

Il pesta, empruntant une porte et arrivant dans une chambre à coucher. Elle était partiellement dans l’ombre, éclairée par plusieurs bougie. Son occupante avait dû fuir peu de temps avant qu’il n’arrive, car les draps étaient défaits. La douleur lui fit un instant tourner la tête, et il s’assit lourdement sur le lit, la main sur sa plaie. Machinalement, son regard se porta sur le miroir qu’y était dans la pièce.

Il y vit un monstre. Ensanglanté, ses traits étaient durs, tyranniques. Ses yeux, rouges de sang, semblaient souligner la malignité de sa bouche cruelle. Ses cheveux blancs tirés en arrière étaient souillés. Son nez pointu semblait se retrousser comme un animal qui montre les crocs.

Et il comprit. Pour la première fois depuis des années, il se vit clairement. Il avait dirigé longtemps, mais sans partage. Il avait désassemblé des hommes et des vies, arbitrairement, injustement, pour son nom, son pouvoir et sa fortune. Il avait brisé l’harmonie, et il régnait par la peur et non par l’amour. La justice n’était dispensée qu’aux plus offrants, et toute sa pyramide hiérarchique était corrompue.

En réalité, c’est lui qui avait trahi, et pas l’inverse. Si son propre chef des gardes avait cherché sa mort, ce n’était que pour sa propre sécurité. C’était un fou dont ses gens cherchaient à se protéger.

Il vit la silhouette du troisième assassin derrière lui. Et il sentit son cœur être transpercé.

La fin des temps

C’était le dernier des petits matins. Le soleil brillait fort, très fort dans le ciel. L’air été chaud, presque brûlant, et la plupart des ombres avaient été éradiquées.

Anakama se tenait là, sur la prairie, assis, en silence. Il observait les quelques instants qu’il lui restait à vivre, résolu, et fasciné.

La fin d’un monde. On pouvait souvent assister à la fin d’une vie – et Anakama n’avait que trop vu cela durant sa longue existence. Parfois, des villes entières pouvaient être rayées de la carte. C’était heureusement moins commun, mais cela été déjà arrivé lors des dernières Guerres Karxiennes.

Là, c’était différent. Il ne s’agissait pas d’une vie, ou de mille. Il s’agissait d’une planète entière. Pleine de vécu, d’histoire. Anakama avait fait des recherches: la planète été née il y a plus de quatre millions d’années. Elle avait eu pas moins de cinq formes de vie principales différentes. Elle avait subi deux-cent cinquante-trois aires glacières, quatre-cent quatre-vingt douze volcans aux cendres recouvrant l’entièreté de sa surface. Elle avait même été recouverte entièrement d’eau pendant plus d’un millénaire.

Aldeor, cette astre mourant, avait parcouru plus de deux galaxies avant d’arriver ici. Il avait traversé des dizaines de systèmes solaires différents – et il était bien loin de son soleil d’origine. Il fallait l’honorer d’une manière ou d’une autre, sinon, qui s’en souviendrait? C’était ce que pensait Anakama. Après-tout, des dizaines de centaines de milliers de milliards d’individus avaient respiré le même air que lui, ici.

Tandis qu’Aldeor se rapprochait du soleil et que la chaleur devenait étouffante, Anakama regarda le magnifique canyon végétal à ses pieds. Les restes d’une cité, maintenant déserte, au loin, avaient commencés à s’écrouler sur eux même. Le sol s’était fendu d’une large fissure à quelques kilomètres à l’est.

Anakama en avait vécu, des siècles. Il en avait vu lui aussi, des évènements. Naissances et guerres. Mariages et maladie. Il avait étudié pendant si longtemps le savoir et les cultures qu’il connaissait plus de mille peuplades différentes. Mais il était temps pour lui de partir. Il le sentait au plus profond de lui-même. Les plumes qui recouvraient son bras frissonnèrent, et il grinça du bec tandis que la chaleur était de plus en plus forte et que l’herbe autour de lui commençait à jaunir et à dessécher. C’était la fin.

Si ses calculs étaient exacts, Aldeor allait passer très près du soleil. Elle serait purifiée par le feu. Dans un embrasement de flammes, la planète toute entière se consuma, et ne devint qu’un gigantesque roc plein de cendres. Après un temps extrêmement long, la planète dépassa finalement le soleil, avant de s’avancer vers le vide, froid et glacial, qui allait finalement sceller le sort d’Aldeor et empêcher définitivement toute vie d’y renaître.

A sa surface, un œuf recouvert de cendre patientait. Il hiberna pendant très longtemps. Ana signifiait la fin des temps. Mais Kama, la renaissance. Son espèce, les Phoenixans, réapparaissaient à la mort sous forme d’oeuf qui allait éclore en majestueux Phoenix de l’Espaces, qu’on peut parfois admirer si on a de la chance lors d’un voyage, brûlants de leur lumière étincelante comme des comètes l’espace qu’ils traversaient si vite.

Après une éternité, un petit garçon vit une comète. et il fit le vœux d’un jour en connaître son origine.

Très fortement inspiré de l’Agonie de la Lumière, avec du Wagner comme fond sonore.


Les dragons

La route avait été longue, très longue. Jébélé était à bout de force. Il avait traversé les montagnes de Sion, puis le désert d’Agodi, et enfin la passe de la Gazelle. Finalement, il était arrivé aux Plaines Reculées, sa dernière étape avant le cimetière des dragons.

Cependant, son voyage ne s’était pas passé comme prévu. Des vivres, il n’en avait plus, il avait été attaqué par deux fois pendant son voyage. Pour survivre, il avait dû vendre son équipement d’archéologie à Diournie, la dernière ville avant les montagnes de Sion.

La soif le gagnait plus que tout autre chose, sa gourde étant percée: il ne s’en était aperçu que bien trop tard. Cela faisait des heures qu’il marchait, et le vent fort qui soufflait dans la plaine lui donnait le tournis. Parfois il avait l’impression de voir double. Le soleil luisait et se reflétait contre la roche de ce pays si particulier. Des lumières floues, que Jébélé ne distinguait plus bien du décor.

Il regarda les lointaines montagnes, qui semblaient encore plus mystérieuses et inaccessibles que d’habitude. Il serra les poings, de rage, et tomba sur le sol, à genou. Des larmes coulèrent de son visage, tandis qu’il se maudissait, d’être si faible, mais si proche du but. Il ne pouvait pas s’arrêter là… Mais il ne pouvait pas continuer…

Il sentit un courant d’air sur son visage.

Il leva les yeux au ciel. Et soudain, il fut émerveillé.

Il vit des créatures majestueuses en train de voler paisiblement : des dragons! Il y en avait des bleus azurs, des blancs, des argentés, et il était regroupés, comme un troupeau mythique volant vers le Sud. Le soleil se reflétait sur leurs écailles. Ensemble, ils formaient une grande banderole multicolore qu’on aurait accroché dans le ciel. Rapidement, ils volaient au dessus de Jébélé. L’un d’eux poussa même un cri, un appel, et à son signal, tous les dragons commencèrent à voler et à piquer au dessus des nuages.

Les dragons n’avaient pas disparu! Et Jébélé venait de le découvrir.

Ses larmes se transformèrent en larmes de joie.

Parfois, on croit que tout est perdu quand on est loin du but. On a juste besoin d’un petit coup de pouce.


La galette

La galette était empoisonnée.

Tout le monde le savait. Mais tout le monde faisait semblant. Les gouverneurs s’étaient réunis, comme à leur habitude, pour choisir celui, qui, parmi eux, deviendrait le Roi, celui qui goûterait à la fève empoisonnée.

Ils commencèrent par saluer l’évènement, levant leur verre et riant très fort, comme ci de rien était. Mais tout était.

C’était une sorte de roulette russe camouflée sous un dîner aristocratique.

Les gouverneurs avaient choisis de célébrer le couronnement par du poison, car c’était ce qui était arrivé au dernier Roi en date. Et au précédent. Et à quelques-uns encore avant lui. La question de ce soir était la suivante: qui tirerait la plus courte paille?

Chacun des gouverneurs avait prit au maximum ses précaution. Magie Vaudou, pour faire tourner leur chance, tonique pour résister au poison, pilule vomitive pour essayer de s’en sortir si jamais le pire devait arriver… Il était bien sûr interdit de ne pas participer à cette petite tradition. Ou de ne pas manger la galette. L’un des gouverneurs avait essayé de se cacher dans les toilettes: on l’avait pendu à l’extérieur.

Pour maximiser l’influence du destin et éviter quelconque favoritisme, on avait prit une fille de l’orphelinat pour distribuer les parts. Elle était d’une famille pauvre, et ses parents étaient morts dans un bombardement lors d’une guerre inter-provinces. Elle avait été envoyée sous la table, un bandeau sur les yeux, et elle devait attribuer les parts à un numéro, chaque gouverneur en avait un, secret, en dessous de son siège.

Bien sur, tous les serviteurs étaient impartiales, le plus possible, et de toute façon les espions des gouverneurs étaient partout pour vérifier que tout se passait selon le protocole établi.

Les parts de la galette étaient distribuées une à une. La fille de l’orphelinat, de sous la table, choisit le numéro trois, et le gouverneur qui portait ce numéro reçu sa part de galette. Sans plus attendre, il attaqua nerveusement la première bouchée, comme c’était la règle. Il mâcha, et avala.

Il sursauta. Puis, il commença à tousser. Il se tortillait sur son siège, la bave commença à lui couler sur les lèvres. Il se pencha en arrière, ses yeux convulsèrent, et il s’affala finalement la tête la première dans la galette. Immédiatement, le personnel qualifié vint s’occuper du pauvre gouverneur. Les autres parurent tous plus détendu. Mais la cérémonie continua, car c’était la procédure.

La jeune fille appela le numéro six. C’était le gouverneur assit à gauche du malheureux qui venait de suffoquer. Celui-ci prit une part de galette… Mais bien vite, il fut secoué de spasmes et s’écroula également.

Certains des autres gouverneurs furent pris de panique. Comment cela était-il possible?! Il n’y avait qu’une seule fève empoisonnée. Pour autant… La tradition, le protocole exigeaient tous deux que la mascarade continue. Les serviteurs étant parti s’occuper de Monsieur Trois, on laissa Monsieur Six tête dans la galette. On fit choisir une un autre numéro pour la prochaine distribution de part… et ce fut le numéro un qui fut sélectionné. Il était lui aussi assit à la gauche du décédé.

Encore, il tomba empoisonné. Puis, celui à ses côtés, le numéro quatre. Le numéro cinq essaya d’y échapper, mais les serviteurs braquèrent leurs armes sur lui: tel était la tradition à laquelle il avait décidé de participer. Il prit une part de galette, et lui aussi décéda empoisonné.

Il ne resta bientôt plus que le gouverneur numéro deux, qui était assis à droite de la première victime, le gouverneur numéro trois. Celui-ci reçut sa part de galette, sans dire mot. Il souleva délicatement la croûte, et confirma qu’il avait bien la fève. Il mangea sa part comme l’exigea la tradition.

Du sang coula de ses lèvres. Il mourut sur son siège, satisfait.

La jeune fille sortit de sa cachette sous la table, l’aiguille empoisonnée à la main. Elle l’avait planté tour à tour dans le pied de chacun des gouverneurs. Ses parents étaient décédés dans une de leur stupide guerre. Elle regarda avec satisfaction le numéro deux, qu’il l’avait aidé à tout manigancer. Lui aussi avait tout perdu, endetté, considéré comme un parasite par ses paires, tous le connaissaient comme sur le déclin. De honte, sa femme s’était suicidé. Son fils avait décidé de partir à l’étranger, abandonnant le gouverneur à son sort.

La jeune fille prit la couronne sur la table, et la plaça sur sa tête.