Le saut

Le commandant du croiseur Saut Noir regarda sa montre digitale. Une tension grave régnait sur la passerelle. Il comptait les secondes. L’officier de navigation, incrédule, regarda les plans.
« C’est impossible, mon Commandant. C’est bien trop près.
_Officier. Je ne vous demande pas de le valider. On y va comme prévu.
_Mais commandant…
_Faites-ce que je vous dit. » Le commandant avait un regard pénétrant et résolu. Il était inutile de discuter.

***

L’amiral de la flotte était lui, à quelques années-lumières de là, sur le pont du méga-croiseur Les Ailes de Guerre. La situation était cependant bien pire: en face de lui, les croiseurs des Silicoss, cette race d’aliens psioniques, s’étaient lancé dans un assaut vers Austrio III, l’un des avant-postes du Conglomérat. Le combat était rude, et peu à peu l’Amiral avait commencé à ordonner la retraite des bâtiments de guerre, tandis que Les Ailes de Guerre couvrait la débandade de la flotte. Le feu ennemi s’intensifiait sur le méga-croiseur et il était la cible de choix des aliens. Bientôt les premières avaries commencèrent à se déclarer: perte du support vital et bascule sur le générateur de secours, alarme qui retentit d’un air sinistre, officiers sur la passerelle qui hurlait des ordres pour coordonner la retraite de la flotte et éviter que le navire subisse un sort sinistre.

L’amiral ne pouvait s’empêcher au travers de l’immense vitre de la passerelle les beaux et terribles bâtiments de guerre des Silicoss, profilés, élégants, d’une efficacité mortelle et d’une beauté surnaturelle par rapport aux machines très pragmatiques des humains. Tandis que ces derniers essayaient de rassembler tous les matériaux nécessaire et toute les connaissances accumulées à la dure pour lutter contre le vide glacial et meurtrier, et réussir a à peu près à fabriquer des machines capables de voyager d’étoiles en étoiles ; les Silicoss semblaient eux être nés pour flotter dans le Grand Vide et accueillir cette inhospitalité comme un cadeau glacé, sombre et beau à la fois.

La flotte humaine était en péril alors que les combats faisaient rage. Les superlasers de Silicoss frappaient des impacts meurtrier dans les coques des grosses barges de combats du Conglomérat. Ces bâtiments répliquaient par des tirs précis de batterie spatiale dont les dégâts étaient modulés par les champs de force psioniques des bâtiments aliens.

Autour du méga-croiseur, les chasseurs humains tentaient délibérément de semer les intercepteurs psys aliens et leurs vaisseau filant à une vitesse inhumaine. Cela était d’autant plus compliqué que les pilotes psys avaent comme habilité de deviner les mouvements ennemis. Heureusement, les pilotes humains des escadrons de chasse étaient les meilleurs de la flotte et avaient été habitués à ces combats désespérés; de plus leur Mark-IV étaient des engins de toute beauté, fiables, robustes, et surtout tellement maniables qu’on aurait pu croire qu’ils avaient été conçus par l’ennemi.

Les yeux de l’amiral se portèrent ensuite sur le Chasseur de Visinoth, un croiseur qui avait subi des tirs nourris au niveau de ses réacteurs et était maintenant à l’arrêt, comme une épave positionnée entre la flotte ennemi et le vaisseau de l’amiral. Le croiseur finit par se désagréger au fur et à mesure des impacts des superlasers, et finalement exploser dans une grande nova lumineuse. L’amiral regarda sa montre.

La situation changea du tout au tout. D’un coup, la flotte secondaire du Conglomérat surgit de l’hyper-espace. Les neufs croiseurs dirigés par le commandant du Saut Noir venaient d’apparaître sur le flanc gauche de la flotte Silicoss, dans un flash majestueux. Les gigantesques barges de combat étaient positionnées dans un angle agressif, comme si elles allaient éperonner les vaisseaux aliens. L’amiral était sûr qu’à cette distance, les équipiers avaient probablement dû s’accrocher au bastingage pour supporter les effets de gravité d’un saut ambitieux et complètement dingue du commandant. Le jeune officier était fougueux, pensa l’amiral. Exactement le genre d’homme dont ils avaient besoin !

A peine arrivés, le Saut Noir en tête et les autres croiseurs se mirent à faire tirer leurs batterie en feu nourri sur les vaisseaux ennemis. A cette distance, les tirs pénétraient les boucliers psy quasiment instantanément, et déjà les Silicoss semblaient ployer sous le choc de l’assaut.

Mais ce n’est pas tout: le commandant avait ordonné juste avant le saut le chargement des Canons Planétaire. Ils étaient donc parés à tirer. Ces armes gigantesques étaient utilisées en cas de siège des planètes, et n’avaient normalement pas leur place dans un combat flotte contre flotte. Cependant, la manière dont les croiseurs en renforts s’étaient positionnés après leur saut en hyper-espace leur donnait un angle suffisant pour faire parler les armes de proue démesurées.

Les salves dévastatrices illuminèrent le Grand Vide et s’abattirent sur la flotte ennemie. En quelques secondes, c’est quatre croiseurs psys qui furent détruits par la puissance brute des canons. A ce moment, l’amiral de la flotte ordonna: « Pile à l’heure, comme prévu. On réengage! ».

Ce fut une des plus belles remontée du Conglomérat dans la guerre contre les Silicoss.

Une dernière fois

Alors qu’il pensait que c’était trop tard et qu’il avait raté son moment, il la retrouva finalement, une dernière fois. Elle était telle que le premier jour quand il l’avait rencontré. A l’époque, il ne se connaissaient pas, et leur longue amitié s’était bâtie au fur et à mesure des années qu’ils avaient vécues ensemble, côte à côté, comme des compagnons.

Mais tout cela appartenait également au passé. Il était en train de tricher.

Ciavan vint se placer près d’elle, alors qu’elle était occupée à montrer les peluches souvenirs de cette petite boutique d’Ultralodunon à ses amis. Il lui dit d’un air chaleureux et avec un grand sourire: « Salut, toi! »

Misilla se détourna de ses amis et lui fit face. Le sourire qu’elle avait ne s’était pas effacé. Ses tâches de rousseur et sa joie de vivre irradiait de la jeune fille. Elle était heureuse en permanence. Il la connaissait si bien. Il était lié à elle, depuis longtemps. Ce n’était pas de l’amour – c’était autre-chose. Rien que le fait de la revoir le bouleversait. Elle répondit simplement: « Salut salut! »

Il eut un large sourire également. Quelque chose en lui se brisa à ce salut familier qu’elle avait eu l’habitude d’utiliser depuis des années. Le son de sa voix était si ancien pour lui – alors que sa voix à lui était toute nouvelle pour elle. Drôle d’époque. Cette nouvelle rencontre était plus difficile pour lui qu’il n’y pensait. Il resta un moment sans rien dire.

« Bon, maintenant qu’on s’est dit salut, je vais retourner avec mes amis, si tu veux bien. »

La jeune fille avait toujours un grand sourire. Et, l’espace d’un instant, Ciavan remarqua le trouble dans ces yeux. Il était certain d’avoir interprété correctement le trouble de Misilla: après tout, il s’agissait d’un effet secondaire des voyages dans l’espace temps. Elle avait eu l’impression, en le regardant, qu’elle le connaissait depuis longtemps et qu’elle pouvait lui faire confiance – alors que de son point de vue, c’était la première fois qu’ils se rencontraient. Bien sûr, étant donné que Ciavan avait voyagé dans le passé, tout été complètement bouleversé.

Il ne faut pas trop penser à ces histoires d’espace-temps, se dit Ciavan. Elles avaient le don de détourner les pensées, d’altérer les souvenirs, de court-circuiter le réel et de laisser fuiter des impression de déjà-vue et autres troubles profonds. Il prit une inspiration: « Il fallait absolument que je te donne quelque-chose. » Il se retint d’appeler la jeune fille par son prénom. Elle pourrait se méfier.

« Ha bin vas-y, tu peux! Mais vite, car mes amis m’attendent. » Elle lui fit un clin d’œil. Il déglutit, pensant à la sinistre conclusion de tout ceci, qu’il avait déjà vécu.

Ciavan lui tendit une carte-circuit magnétique orange qui luisait faiblement. Misilla la prit d’un air interrogateur, mais attendit plus d’explications.

« Tu trouvera dans cette carte un émetteur. Dans dix ans, tu aura un accident d’holojet terrible. Utilise cette carte pour appeler les secours. Tu sera prioritaire. Il y a mon passcode personnel dedans. Je me suis arrangé pour qu’il reste valide quoi qu’il arrive. »

Elle le fixa un instant, et elle haussa les épaules en mettant la carte dans sa poche. Il commençait à trembler légèrement – cela fonctionnait, et c’était bien. C’était la chose juste à faire. Il s’approcha d’elle, et la prit dans ses bras. Elle était de nature tranquille, alors elle se laissa faire. Elle se demandait pourquoi cet homme si étrange qui lui paraissait familier démontrait autant d’affection envers elle.

Et il disparu.

Dix ans après.

L’holojet était tourné sur le côté. Tous les voyants étaient au rouge, et une lumière de sécurité clignotait par flash, illuminant la passe de montagne aux alentours. Le véhicule fumant commençait à être recouvert par la neige et l’obscurité.

Misilla, au poste conducteur, était dans un sale état. Les bris du pare-brise lui rentraient dans les bras et le visage. Sa poitrine avait été écrasée par les commandes, et elle ne sentait plus ses jambes. A côté d’elle, sur le siège passager, Ciavan semblait évanoui. Elle voulait le secouer, lui dire de sortir de là, mais en vain. Son corps ne réagissait pas à ses mouvements. Elle regarda le plancher de la voiture et vit une tâche sombre se répandre petit à petit: elle comprit qu’elle était en train de se vider de son sang. La jeune fille se souvint des paroles de l’homme qu’elle avait croisé, peu de temps avant sa rencontre avec Ciavan. Elle se remémora l’accident qu’il avait prédit… et de l’émetteur qu’il lui avait donné. Heureusement, elle avait la carte sur elle. Elle l’activa et un petit bip retentit.

« Secours prioritaires pour extraction Misillia Alren. La navette est en route. Contrat de Ciavan Mackir. »

Peu de temps après, les secours la sortait de l’épave. Cette dernière était en train de s’embraser complètement. A moitié consciente, elle observa les flammes se répandre brusquement dans une détonation tandis qu’elles venait lécher le reste de la carcasse de l’holojet, ainsi que de Ciavan qui n’avait pas pu être évacué à temps.

Garron le Slayer

Il parcourrait les couloirs de la base Martienne, encore et toujours. La barbe soigneusement tressée à l’huile de moteur, il sentait la vielle mécanique, celle qui grince et qui broie. Le nain s’avança, rangers au pied dans un claquement métallique sur les grilles des coursives, et couloir après couloir, il surgit, son fusil de chasse à la main, prêt à dégommer le moindre démon.

Il s’approchait bientôt du secteur bleu, il en avait récupéré la clé peu avant. Il restait cependant sur ses gardes, pas après pas. Car les tyrans, ces hideuses créatures de l’enfer aux multiples cornes se sont jetés sur lui par dizaine plusieurs fois à l’improviste, comme des furies, avec leur griffes et leurs assauts enflammés. Il avait serré les dents, fait parler le plomb, et ramené le silence dans la station abandonnée.

Ce job de nettoyage, c’était la routine pour lui. Garron le tueur, ainsi l’appelait-on, et ainsi répondait-il aux invocations: à gros coup de flingue dans la gueule. D’habitude, il avait plutôt affaire dans les Space Hulks, ces énormes vaisseaux cargos ou colonies ayant été abandonné, errant dans le Grand Froid depuis des siècles – des épaves en somme, à la différence prête qu’elles étaient infestées de saloperies en tout genre. Intervenir dans une base spatiale, c’était peu courant. Qu’avait-il bien pu se passer ici ? A vrai dire, Garron s’en foutait. Il était là pour se faire un paquet de crédit. Et que ça soit dans un vaisseau, une base, ou la maison hanté d’un gosse, du moment que les chips étaient à la clé, ça lui allait.

L’avantage d’être un nain, c’est que tout jeune ils sont habitués aux espaces sombres et aux tunnels. Les coursives de station, c’est tout à fait dans ce cadre (surtout dans une planète non terraformée comme Mars): économie d’énergie veut dire lampe à faible diffusion (LFD), économie de matériaux veut dire coursives taillées comme des losanges, bas de plafond, aux tuyaux apparents et aux multiples grilles.

Par contre, paradoxalement, dans des stations industrielles, cela veut aussi dire des larges espaces, où s’imposent de gigantesque machines: des générateurs, des turbines de terraformation, des relais orbitaux de communication… Autant dans les coursives les combats étaient brefs, intenses et précis, autant dans les usines, c’était pas le même délire – c’était plus tactique, il fallait bien se positionner, bien anticiper les mouvements de l’ennemi, et repérer les griffes et les crocs derrières les câbles et autres armatures métalliques.

Arrivé devant la porte du secteur bleu, Garron fit claquer son fusil de manière familière, chargeant la prochaine cartouche. Il ouvrit la porte et pénétra dans la salle de contrôle des unités de transvidement, à côté des cuves de terraformation. La salle était obscure, et il jeta l’un des bâtons lumineux qu’il avait sur lui pour révéler des dizaines de tyrans qui l’attendaient, tous crocs sortis.

Ce fut un carnage.

Haletant, le nain s’avança vers le tableau de bord. Il posa son arme, et vit le bouton rouge « Balise de contrôle de l’ajustement de pression ». Il releva le bouton qui était appuyé, et il indiqua dans son intercomm: « Garron, paré à l’extraction ».

Une voix préprogrammée retentit peu après dans la station: « Pression extraordinaire dans le secteur bleu. Veuillez-vous préparer à l’évacuation. »

La pièce

C’est toujours là-bas qu’on les emmène.

Je n’en sais pas grand chose. Je ne suis qu’un assistant. Mon job, c’est de prendre les patients et de les mettre dedans. Je porte trois coups secs sur la porte de métal, la porte s’ouvre automatiquement, et je les invite à entrer dans l’obscurité naissante du seuil. Parfois, il s’y refusent. Parfois, je les y oblige.

Pourtant, cette porte me hante. Me dire ce qu’il y avait derrière n’a jamais fait partie des attributions de mon poste. Le plus bizarre, c’est que ce n’est jamais moi qui fait sortir les patients de la pièce. Peut-être y a-t-il une autre porte, de l’autre côté ? Mais ça n’aurait aucun sens.

J’en ai rêvé la nuit dernière. C’était moi qu’on emmenait dans la pièce là-bas. Je hurlais, je me débattais, mais j’étais forcé. Et au moment où j’ai mis mon pied dans la pièce, je me suis réveillé.

Aujourd’hui, j’ai décidé que j’allais rentrer dans la pièce et finalement découvrir la vérité.

***

Le journal s’arrête ici.

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L’ivresse

Suite de La Rive

Depuis son glisseur, elle regardait au travers de la verrière le chaos qui s’étendait devant elle. Elle voyait au loin les flash lumineux, suivis de colonnes de feu. Elle apercevait les fumées des incendies de la ville de Taya, et ses chatoyantes tours qui s’écroulaient dans un nuage de poussière.

Les glisseurs d’attaque qui survolaient les objectifs stratégiques lui apparaissaient comme des petits insectes, survolant une terre dévastée par la guerre. Bien sûr, s’il n’y avait pas eu l’isolation sonore et le triple vitrage blindé, elle aurait eu une impression différente. Au plus, à part cette vue, le seul moyen qu’elle aurait eu de se rendre compte du massacre étaient les petites vibrations de l’appareil qui ne parvenaient pas toujours à compenser correctement les souffles des explosions dans la vallée en contrebas.

Derrière elle, les officiers Hikki s’affairaient, faisant claquer leur botte dans leur discipline de fer, où le protocole est maître mot et où on ne réserve rien à l’expression personnelle. Ils aboyaient leurs instructions, leurs confirmation, dans un langage si concis, si précis qu’il aurait pu être conçu pour programmer des machines.

« HQ, statut raid Giffa Yro Stralla. quatre elim, six RAF.
_Griffa Yro Stralla, quatre elim, six RAF. Continuez. HQ. »

La Sorcière Rouge avait l’habitude de ce bourdonnement militaire. Elle n’y comprenait rien, et ses habitudes de méditation l’avait entraîné à reléguer ces voix à l’arrière-plan. Intensément, grâce à son esprit, elle sondait la vallée. Si quelque chose devait mal se passer, elle le saurait. Un instant, elle ferma les yeux, et passa sa langue sur les lèvres, avec une concentration presque surnaturelle. Elle la sentait. Elle frissonna. La peur l’envahit.

Ce n’était pas la sienne bien sûr, mais celle des Eskal qui en se moment même se faisait exterminer. Paradoxalement, elle ne s’était jamais sentie aussi vivante. Bien sûr, elle avait préparé ce moment toute sa vie. Elle avait tout mis en oeuvre pour servir la Genèse. Et bientôt, quand tous le peuple Eskal aurait été anéanti, alors son travail serait presque achevé.

Presque… Car elle avait senti quelque chose. Quelque chose de profond. Connecté par la Source, elle avait décelé une part d’inconnu et de mystère, des souvenirs enfouis et cachés. Longtemps, elle avait été confondue par ce secret, incapable d’en comprendre l’origine. Il l’avait obsédé, elle n’en avait pas dormi de la nuit, et pendant un temps elle avait été sous son entière emprise. Mais plus maintenant. Car, elle avait compris. Elle avait rassemblé les pièces du puzzle.

Elle se retourna, et naturellement, un officier vint se placer en face d’elle. En un éclair, il était au garde-à-vous.

« Madame.
_ Quel est le statut des escadrons de choc à Sarina ?
_Contact, Resis faible, MRAO. »

MRAO était un acronyme qui signifiait « Mission réussie, en attente d’ordres ». C’était donc fait. Elle eut un vertige et dû s’agripper à la barre. Elle lut de la surprise dans les yeux de l’officier, mais qui attendit stoïquement, n’osant pas la toucher.

Un feu fort monta en elle. Un sentiment de puissance. Elle éclata de rire, d’un rire nerveux et de soulagement, qui signifiait que maintenant, elle avait terminé ce qu’elle avait commencé. Il se propagea dans tout son être tandis que sa vision se brouiller et que des larmes de bonheur coulaient sur ses joues. Elle hurla:

« Çà y est ! C’est enfin fait ! J’ai réussi ! »

Pendant un long moment, elle dû prendre sa respiration pour retrouver son calme. Les opérations militaires sur le pont autour d’elle s’étaient stoppées un instant, le temps qu’elle savoure sa victoire. Une fois qu’elle avait reprit son souffle, elle se tourna vers l’officier et déclara avec un large sourire:

« Amenez moi à Sarina. Je veux voir ça de mes propres yeux. »

Elle inspira une nouvelle fois. Elle sentit un contact. Il lui semblait avoir encore une dernière petite chose à faire, finalement.

La rive

Les derniers survivants de leur peuple, ils étaient traqués. Depuis des jours maintenant erraient-ils dans la chaîne de Sikkadia, tels des âmes en peine, dévastées, fatiguées, et bientôt au terme de leur cauchemar.

Les étendues rocailleuses reflétaient le soleil d’airain, qui leur brûlait la peau. La soif gerçait leurs lèvres, incendiait leurs gorges. Leurs larmes s’étaient depuis longtemps évaporées. Mais ils continuaient leur avancée, pourtant sans but, dans ces étendues.

Au loin entendaient ils le bruits des glisseurs, qui patrouillaient la région à leur recherche. Mais dans cette zone où les mirages étaient courants, ils étaient à l’abri. Le sifflement des véhicules qui perçait les airs à des kilomètres de distance sonnait à leur oreilles comme un avertissement, inéluctable mais encore à venir.

Mateos était le plus jeune des deux. Ses idéaux avaient été brisés, ses rêves déchirés par la force des armes. Mais il continuait d’avancer, résolu, possédé par une cause qui le dépassait, bien que tout but lui ait été arraché. Le gardien des mémoires étaient plus vieux, et avançait péniblement dans les conditions arides. Aucun des deux ne savait pourquoi ils devaient continuer, mais pourtant ils essayaient, encore et toujours.

Ils avaient vu la destruction de leur monde.

Alako, leur capitale, avait été rasé par une bombe de feu. Les réfugiés de Taya et Ylkes avaient tenté de s’échapper mais avaient été interceptés par des patrouilles Hikki et massacrés. Le sanctuaire avait été mis à sac, les adeptes avaient tous été tués ou capturés, et seul le passage secret derrière la source avait permis aux deux hommes d’en réchapper. Quand, après une journée de marche, ils s’étaient arrêtés sur la crête de Kabana, épuisés, ils voyaient au loin Taya et Ylkes en feu, et le sanctuaire dévasté. Les Hikki étaient impitoyables et méticuleux, ils le savaient, et ils avaient compris à ce moment là qu’ils étaient désormais les vestiges d’un peuple retourné à la poussière. C’était un fardeau qu’ils ne devraient plus porter très longtemps.

Trop las pour continuer cette marche insensée, le gardien fit un signe et ils s’arrêtèrent. Il s’assit contre la crête rocailleuse devant eux, qui lui apportait une ombre bienvenue. Mateos s’assit auprès de lui, les yeux fixés sur le sol craquelé et aride devant lui.

« Je n’ai plus la force de continuer, dit l’ancien.
_ Mais pourtant, il le faut. Vous ne pouvez vous arrêter. Vous ne pouvez les laisser nous prendre… Tout le reste.
_Quelle différence cela fera-t-il ? Notre temps est venu. »
L’apprenti resta silencieux à ses paroles. Il ne voulait pas réaliser que tout était perdu.

« Il y a un souvenir que nous devons conserver jusqu’au bout. Que tu dois conserver, reprit l’ancien. Tu es jeune, tu dois partir avec ce souvenir.
_Un souvenir… » dit Mateos.

Le gardien des mémoires était instruit depuis son enfance par les mémoires et les secrets du peuple Eskal. Il était pour eux le mystique de premier ordre, l’héritage de leur culture et de leur peuple tout entier. Ce savoir accumulé lui donnait des pouvoirs hors du commun – on dit même qu’il était capable de traverser le temps et de voir le passé et les possibilités à venir.

« Oui. Il y a un souvenir qui prime sur le reste. Un souvenir qui doit partir avec toi. »
L’ancien prit une profonde inspiration.
« Comme on te l’a appris, Mateos, tu sais que les Eskal et les Hikki descendent de la même origine. Nous avons le même patrimoine génétique. Si les Hikki nous traquent, c’est qu’ils considèrent que nous avons dégénéré et régressé, et que rien que notre existence constitue une souillure. C’est pour cette raison qu’ils nous ont toujours été hostile et ont tout mis en oeuvre pour nous exterminer. »
Mateos hocha la tête. Il se remémorait ce matin où, dans le jardin du temple, il avait vu la boule de lumière qui avait rasé toute entière Alako. Il se sentait hanté par les fantômes de cette destruction, qui semblait lui crier « Sauve-nous, sauve-nous! ».

« Pourtant, il y a bien un patrimoine que nous partageons ensemble. Celui de notre héritage psychique. J’en suis le dernier vestige. Et il y en a une aussi parmi les Hikki. La Sorcière Rouge. C’est elle qui veut notre destruction. Je le sais, car nous partageons malgré tout ce qui nous sépare – la distance, la soif de sang – un lien très fort. Ce lien est une des premières mémoires que j’ai acquis. Et je la perçois: elle est concentrée, elle jubile de sa victoire, son excitation est palpable. Pourtant, elle veut ma mort, car il y a quelque chose que je sais, et que le peuple Hikki a oublié. »

Mateos ne savait pas vraiment réagir à ces révélations. Il n’était pas bien sûr de comprendre les tenants et les aboutissants de ce que lui partageait le gardien.

« Il existe au sud de la chaîne de Sarina un lac caché. Ce lac est couvert d’une brume si épaisse qu’il est impossible d’y voir quoi que ce soit. De l’autre côté du lac, il y a une cité, antique. Dans cette cité se trouvent les habitants du peuple originel. Avant les Eskal. Avant les Hikki. Ce que nous étions. Il faut que tu te rendes là-bas. C’est la chance du salut de notre peuple. »

Et sur ces mots, mystérieusement, le gardien s’alongea, mort.

***

Mateos la voyait. La rive. Elle était étincelante.

Il avait marché, des jours durant, tenu par une seule pensée, qui guidait ses pas comme une lumière feinte dans l’obscurité. Il avait échappé aux patrouilles, aux glisseurs, et aux soldats de la Sorcière Rouge. Il avait fait à partir du tronc d’un arbre fendu un radeau de fortune, et il s’était aventuré sur le lac de brumes.

Et il arrivait vers la rive. Vers son salut. Il accosta sur la berge, sortant du brouillard.

Et il vit la désolation. Des maisons brûlées, des ossements dispersés au grès du vent. Le bruit de la solitude.

Il tomba à genoux, impuissant devant le massacre. Et il vit devant lui une forme, drapée de manteaux écarlates, qui s’avança vers lui. Sa vision se brouilla et ses yeux fatigués se plissaient, plein de poussière et de désespoir.

La forme écarlate lui tendit la main. Et à ce moment, une grande lumière blanche qui l’enveloppa, et le berça. Elle le réconforta. Et tous ses soupirs se dissipèrent. Et toute la force de son terrible destin sembla se lever de ses épaules. Il atteignit la quiétude, la paix. Et bientôt, il ne pensait plus à rien.

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La terre

Longtemps j’ai regardé la terre, je l’ai sentie vivre et vibrer autour de moi.
Longtemps dans le noir j’ai crié, appelé, pleurer. J’ai brisé mes mains, je me suis couvert de sang.

Enterré vivant.

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L’espion

De manière fluide et naturelle, il fendait la foule. Il prenait des pauses et s’arrêtait parfois pour échanger une plaisanterie avec un convive, avant de continuer, avec un air parfaitement sûr de lui. Tout été prévu, et il se rapprochait, en secret, de son but.

Il avait mémorisé les noms, occupations et détails de vie d’une soixantaine de convives de la fête. Il pouvait certainement se faire passer pour l’un d’entre eux. Vêtu comme un noble de basse naissance, il avait suffisamment de statut pour pouvoir appartenir aux invités, mais était d’une extraction suffisamment négligeable pour n’être pas tout à fait connu. Quand il échangeait deux ou trois mots avec un noble de plus haute naissance, ce dernier se disait probablement l’avoir déjà vu quelque-part mais sans le remettre – histoire de ne pas perdre la face, il faisait semblant de le recaser, l’autre après tout l’aidait bien en orientant la conversation de manière à parler du plus noble des deux. Ainsi, il n’éveillait pas les soupçons.

L’espion avait eu des années de préparation. D’abord, il avait été recruté comme acteur, et il avait déjà un certain talent pour l’imitation. Ensuite, il avait été entraîné spécifiquement pour des situations comme celle-là: emmené à de nombreux événements comme simple valet, il s’était efforcé d’apprendre les mimiques, expressions et la gestuelle des seigneurs de la haute cour.

Une fois que cet apprentissage l’avait suffisamment marqué pour qu’il puisse au naturel se fondre dans la masse, il avait travaillé sur son personnage. Il l’avait ciselé, d’une matière brute à un diamant aux dizaines d’arêtes, ou chacune représentait un aspect spécifique de sa double vie. Le plus facile avait été son nom et sa situation, le plus difficile les détails. Car pour l’espion, tout le seul du personnage réside dans les détails: une expression qui lui est propre et pourtant qui paraît si naturelle, une réputation pour un vice caché qu’on murmure à demi-mots et qui bien sûr n’existe pas, une intonation dans la voix particulière qui l’identifie lui.

Et c’est cette présentation qui lui permet de fondre parmi les comtes, barons et duchesses, comme s’il était l’un d’entre eux – en vérité, il les méprisait et ne souhaitait que leur ruine. Mais son beau sourire leur disait le contraire.

Il s’approchait de la salle du conseil de sa Majesté quand le grand chambellan commençait à appeler les invités pour le discours du Roi. Il s’éclipsa et disparu par une porte intérieure du palais, tandis qu’il entendait la voix du monarque retentir derrière lui à l’attention de sa cour.

« Chers amis, l’ordre et la stabilité de notre Royaume est directement menacée aujourd’hui. Il s’agit comme vous le savez d’une situation sans précédent face à laquelle je me vois obligé pour la sécurité de notre peuple de déployer des forces armées considérables… »

L’espion accélère le pas. Il tourne au prochain couloir et s’engouffre toujours plus en avant dans la demeure royale. Un invité en retard passe, il se cache derrière une statue et reprend sa route quand le danger est passé.

« …ces traîtres se verront bientôt traqués et punis par mon autorité. Aujourd’hui même, nos trois maréchaux ont reçu des ordres cruciaux pour intercepter et éliminer les chefs de rebelles. Au moment même où je m’adresse à vous… »

Il arrive à la porte de la salle du conseil. Deux gardes attentifs sont placés devant, leur hallebardes dressées prêtes à parer au moindre danger. L’espion s’approche deux, naturellement, d’un pas lent et calculé. Les deux gardes se méfient et commence à le questionner. Mais il agit vite. D’un coup soudain à la gorge, il neutralise celui de droite, et il agite un filtre au visage du second qui le plonge dans un sommeil profond. Il ouvre les portes de la salle et rentre à l’intérieur.

« …vous êtes inquiétés inutilement. Personne ne peut contester la divine autorité que j’exerce sur vous tous, car je suis à la fois votre gardien et votre rempart face à la barbarie des démocrates de ce monde. Célébrez ma victoire, car bientôt j’éradiquerais tous ceux qui se fourvoient et vous dévoie vers des chemins subversifs et corrompus. Oui, célébrez ma victoire… »

L’espion regarde la liste des documents et des plans de bataille étalés sur la table. Il sort une petite gemme de sous son pourpoint, et l’utilise. Elle émet un rayonnement magique, et les documents semblent subitement disparaître dans un nuage de poussière bleutée. Les commandants de la résistance devraient recevoir tous ces documents à temps. La lutte continue, et le Roi risque d’avoir une désagréable surprise… L’espion sourit et dit :

« Une victoire, oui, mais pas pour toi, le Boucher. »

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Le regard

Parfois, je croise leur regard.

J’y décèle de la peur, souvent. Parfois, de la pitié. Le tout accompagné de dégoût.

J’ai l’habitude. Cette considération vient avec l’uniforme. Mon insigne et mon flingue me donnent de nombreux pouvoirs, notamment celui d’anéantir des vies. Ils ont raison d’avoir peur.

Moi, la frousse, je ne connais pas ça. Je ferais tout ce qu’il faut pour dénicher les rats, les traîtres. Je suis un fin limier. Et j’ai les techniques de chasse.

Les criminels se terrent toujours au bord de la folie. Souvent, leurs petits écarts envers la loi sont dû à des troubles du comportement. J’ai de nombreux amis médecins et psy, c’est ce qu’ils m’expliquent. Moi, peu importe leur raison: il font une connerie, je les remet dans le droit chemin, et je rentre chez moi.

Et sans me vanter, je suis bon dans mon domaine. La nuit, je rêve de tous ces salopards que j’ai mis aux fers. Ils sont là, dans une prison, avec moi, à errer dans les jardins, dans la cours, comme des vrais zombis. Ce rêve est récurrent. Il est un peu flippant à vrai dire. Mais je m’en fous ; quelque part ça me fait bien dormir de savoir que les rues sont plus sûres après mon passage.

J’ai un partenaire. Il me suit et m’accompagne, comme il l’a fait tout au long de mon carrière. C’est loin d’être un con, je lui fait confiance. Il est du genre de ceux qui écoutent. Qui prennent des notes. Mais au moment opportun, ils te sortent une punchline. Elle a de quoi vous surprendre ; elle vous fait réfléchir à qui vous êtes. Je ne le prend jamais à la légère. C’est un dur comme moi, des cas, il en a vu passer.

On forme une équipe de choc. Mais on est toujours sur un cas. Mon partenaire m’en parle tout le temps. Il me dit que c’est le plus important de ma carrière – et de la sienne. Mais on a encore jamais réussi à pincer le salaud qui a fait ça. On pense qu’il a buté sa femme. Horrible, non?

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Les rois

Dans le sable, dans la tempête, j’étais là.

Je l’ai vue. Je l’ai vue telle qu’elle devrait être. J’ai vu la majesté, la gloire, l’opulence, la terrible puissance orgueilleuse et écrasante, d’un empire si haut qu’il en touchait le soleil.

Pourtant, tout n’est que poussière à présent. Les pierres éternelles s’effritent, et dans l’avalanche de gravillons, animés par des vents tournoyants et destructeurs, disparaît la superbe éternelle d’un témoignage d’un autre temps.

S’il y a un lieu qui doit se faire appeler le cimetière des rêves, c’est bien celui-ci.

Les rêves éternels d’avoir un sanctuaire à la mesure de son ambition, imposant, s’élevant dans un désert si aride qu’on croire jamais rien y grandir. Oui, je le vois bien entre deux déferlantes de sable, ces tétraèdre délirants sont toujours là, et ils semblent presque éternels.

Mais pourtant, qui s’est endormi dans le sable et retourné à la poussière. Grâce à la Pierre, on reconnaît certain noms qui reposeraient dans cette nécropole du désert, mais pour autant, saurait-on vraiment les aduler comme des dieux, comme ils l’auraient sûrement désiré ? Pour nous, ils restent des étrangers, des fous, des puissants assurément, mais bien malgré eux ils nous apprennent surtout une leçon et la plus importante de toutes : tout un jour s’effrite, il n’y a donc pas de gloire éternelle.

Je marche quelques pas dans la tempête, au milieu des tombeaux oubliés, tandis que mes pieds s’engouffrent de plus en plus dans le sable, tandis que j’ai de plus en plus de mal à respirer.

Les rêves d’avoir une fin digne d’eux.

Mais est-ce vraiment d’eux que je parle? Je n’en suis pas sûr. Dans ma vision brouillée, la seule chose que je distingue, ce sont les contours bruts et anguleux de pierre, qui semblent dominer la tempête, comme pour dire: « je ne crains rien ».

Je bascule dans le sable.