C’est incroyable, mais je l’ai fait!

J’ai enfin pu parler à grand-papi.
C’était hier soir.
J’étais seul à la maison. Il était aux alentours de vingt-trois heures. Le noir et le silence dominaient le voisinage. Seul les volets claquaient, lugubre, comme un avertissement donné par des sacs d’os.

Edouard, notre chat, avait quitté son tapis et était allé se réfugier dans la baignoire.
Honnêtement, il y avait comme un courant d’air glacial, et j’entendais presque des murmures.
C’était bizarre.

J’étais dans le grenier. D’une main peu assuré, j’ai tracé ces symboles à la craie blanche, sur le sol. Des carrés, des cercles, des triangles, géométriques, d’une complexité infinie, comme ce que ce vieux livre poussiéreux disait.

Puis, j’ai allumé les bougies, et je me suis assis en tailleurs, comme ce que le livre disait.

Alors, j’ai appelé papi – comme ce que le livre disait.

Papi était en colère d’être ainsi dérangé. Il a commencé par souffler les bougies. Tout était d’un coup silencieux. Et les symboles au sol se sont mis à luire.
Soudainement, une commode est tombée. Des objets ont commencé à voler dans la pièce. c’était horrible. Je me suis caché sous une vielle table, et je criais, et je pleurais…

Finalement, j’ai demandé à grand-papi:
« Où est ma sœur? Je t’en prie, dis-le moi! »

Et les volets se sont ouverts, d’un coup. La lune éclairait le jardin, en bas.

J’ai regardé. J’ai vu la terre qui commençait à être remuée. Puis une main squelettique est sortie du sol.

Je ne demanderais plus jamais rien à grand-papi.

L’escalier

Frontière entre terre et mer,
Les vagues emportent les pierres précieuses,
Un escalier dérobé menant à l'ambassade,
Un lieu reculé de toute beauté.

Visions

 On dit de la diseuse des étoiles,
Que c'est une reine d'un royaume distant,
Aux coutumes proches des sept voiles,
Capable de voir des couleurs du noir et du blanc.

Son don de vision l'emmène dans des contrées lointaines,
Elle voit le matin du sable à perte de vue,
Le midi d'étranges grottes peintes et cavernes,
Le soir des cités englouties qui depuis longtemps n'ont été vues.

Ses visions elle fit peindre par les plus accomplis,
Mais les maîtres ne parvinrent jamais à toucher juste,
Alors les toiles, les couleurs et le pinceau elle apprit,
Ses peintures ornent son palais autrement vétuste.

Ses œuvres sont inquiétantes, car toujours elles dépeignent,
Un monde qui semble si lointain du nôtre,
Parfois on y trouve quelques âmes en peine,
Mais souvent ces lieux sont bouleversant et vides.

Depuis toujours la reine vit avec cette malédiction,
Celle de toujours voir ce qu'elle ne comprend pas,
C'est un secret qu'elle emportera lors de sa disparition,
Un rêve de vérité d'une perception de l'au-delà.

Le chant des montagnes

L’air est frais, le soleil luit faiblement. La brume du matin commence à se lever, et les nuages se dissipent peu à peu. Dans le vallon, le calme n’est troublé que par le son d’une cornemuse, lointaine, transportant note après note un chant de liberté.

Le musicien marche en jouant de son instrument. Silhouette solitaire dans le matin, il va comme à son habitude donner vie aux magnifiques montagnes d’Ecosse. Son air est beau et triste à la fois.

Chacun possède dans son cœur un havre de paix. Le mien sera toujours dans les Highlands. C’est là que je ressens ce lien unique.

Je reverrais bientôt mes Highlands. Et à cette pensée, mon cœur s’allège.

Course-poursuite

Le vaisseau orbitait autour de la lune de Naegon.

Le capitaine courait, aussi vite qu’il le pouvait. Panneau après panneau, tuyaux après tuyaux, il arpentait la coque avec toute la vitesse dont il était capable, terrifié pour sa vie. Ses bottes magnétiques ne lui donnaient pas la vélocité nécessaire. Sa combinaison entravait ses mouvements. Il jura en avançant.

D’un coup, un éclair survint, puis une explosion silencieuse retentit à sa droite, sur la coque du vaisseau. Le cosmonaute failli être emporté dans l’espace, mais il tint bon. Il trébucha néanmoins à cause du choc, et de l’instabilité: la plaque s’était à moitié arrachée, et dérivait maintenant dans l’espace.

Son poursuivant le talonnait, fusil d’assaut au poing. La lune se reflétait sur sa visière, et ne pas voir son visage donnait à l’envahisseur un air encore plus sinistre. Satisfait de son tir au fusil d’assaut, il continua la poursuite, exalté par la chasse.

Le vaisseau des envahisseurs était arrivé il y a une heure à peu près. Juste après, ces barbares avaient donné l’assaut, massacrant tous les passagers du pacifique cargo marchand, à l’exception des femmes et des enfants. Ces derniers allaient être vendus comme esclaves.

Le capitaine, ne trouvant pas d’autre issue, avait enfilé une combinaison à la va-vite, et s’était élancé sur la coque du vaisseau, tentant de s’échapper par tous les moyens. Mais son poursuivant avait une dextérité et une aisance presque super-naturelle, de plus, c’était probablement un commando de l’espace, entraîné au combat G-0.

Essoufflé, il se cacha derrière un des larges conduits de puissance qui sillonnaient la coque. Avec la courbure du vaisseau, il se dit qu’avec un peu de chance le pillard ne l’aurait pas vu. Il attendit: s’il avait bien calculé, alors l’orbite de son vaisseau passerait dans la phase obscure de la lune de Naegon, et il pourrait profiter de l’obscurité. Et, il…

Il quoi ?! C’était sans issue. Les pillards occupaient le vaisseau. Qu’allait-il faire, seul contre tous, dans l’espace? C’était perdu d’avance. Néanmoins, ses calculs étaient corrects: le vaisseau se fondit d’obscurité, et il se sentit soulagé d’être caché ainsi. Il vit cependant un faisceau de lumière: pour le retrouver, le pillard avait allumé sa lampe d’épaule, et il cherchait après le fugitif.

Il entendit subitement dans la radio de son casque une voix monstrueuse, cruelle, presque inhumaine
« Où te caches-tu? Tu voudrais vraiment qu’il arrive quelque chose à ta femme? Aller… Sors de là, vermine. Et peut être que je l’épargnerais. »
Un rire grossier résonna. Le capitaine hésitait à éteindre la radio de sa combinaison, mais il avait été saisit par les paroles de l’envahisseur.

« Vous ne savez même pas laquelle est ma femme…
_ C’est pas grave. On les tuera toutes, comme de la vermine. Pas une grosse perte, si tu veux mon avis. On gardera juste une des pondeuses. Aller, maintenant, tu sors de ta cachette! Sur le champ! »

A contrecœur, le capitaine sortit de sa cachette, tandis que le projecteur se braqua sur lui. Au même moment, le vaisseau s’éloigna de l’ombre de la lune, et se retrouva de nouveau éclairé. Le reflet de la lune sur la visière du pillard laissa finalement place au visage de l’agresseur, souriant, cruel, tatoué.

Depuis que les humains avaient colonisé l’espace, ils n’avaient cessé de s’étendre et de s’attaquer au peuplade aliens qu’ils rencontraient sur le chemin. Le capitaine ne fut qu’une autre victime de ce conflit.

Dans un rire, le pillard tira une salve de son fusil d’assaut sur le capitaine.
« Meurs, vermine d’extraterrestre! »


Le monstre

Le docteur Kylej regarda autour de lui. Il vit les soldats, souriants, triomphants, car ils savaient qu’après de longues semaines ils avaient finalement attrapé leur proie. L’heure était arrivée.

Joseya, la petite fille qu’il avait à ses côtés, regardait ses pieds, ne disant rien, serrant très fort la main du docteur. Ce dernier eut un air triste en voyant les hommes se rapprocher peu à peu, précautionneusement.

Leur chef, le bailli Ramnafen, avait participé activement à l’affaire depuis plusieurs semaines maintenant. Il était content de savoir qu’elle allait enfin être terminée. Il dévisagea le docteur, et déclara d’une voix basse:

« C’est fini. La chasse est terminée. Rendez-vous, docteur.
_ Vous ne comprenez pas… Ce n’est pas moi dont il s’agit… » S’exclama Kylej en réponse.
« Lâchez cet enfant, et laissez moi vous emmener devant mon maître. Il vous jugera pour vos crimes, et décidera lui-même de la sentence. »

Au total, trois massacres avaient eu lieu. Le premier, dans la villa même du docteur, était le plus sanglant des trois. Tous ses patients avaient été eviscérés. Le second s’était déroulé dans une église: le prêtre n’avait pas survécu. Et le troisième, dans une auberge assez éloignée, en bordure des terres. Le docteur s’était caché pendant un temps, mais finalement une cartomancienne avait été capable de retrouver sa piste.

Le docteur jeta un regard effrayé à l’enfant, et il hésita, avant de finalement lui lâcher la main. Il se mit à parler:
« Laissez-moi une chance de vous exp… »
Son souffle fut coupé court: un des soldats l’avait attrapé de dos, dans un geste fulgurant, et ce devait être une sorte de signal silencieux, car dans un bond les autres se jetèrent sur lui. Ils le passèrent à tabac.

Ses petites lunettes rondes se cassèrent au premier choc. Sa blouse blanche fut déchirée et arrachée. Sa montre à gousset se fracassa sur le sol. Sa petite barbe grise, impeccablement taillée, fut aspergée par le sang de sa lèvre éclatée. Ses articulations lui firent se tordre de douleur, tandis qu’il se recroquevillait sous les attaques incessantes, plaqué contre les pavés froids de la rue.

Après un certain temps, les soldats s’arrêtèrent et le redressèrent: le regard fuyant, le docteur semblait vaincu. Pourtant, Ramnafen le regarda attentivement: quelque chose clochait, il en était sur. Il jeta un coup d’œil rapide à la petite fille, elle était là, toujours traumatisée, regardant le sol, gardée par l’un des soldats, qui avait une main sur son épaule.

« C’est très dangereux… Vous devriez-vous arrêter… » Quand le docteur parla, d’autres douleurs se réveillèrent en lui.
« Docteur, vous allez maintenant m’accompagner. Nous ferons en sorte que vous soyez en état pour recevoir votre jugement.
_ Non… Vous ne comprenez pas… C’est vous qui êtes… en danger… »
L’un des soldats le frappa violemment au visage.
« Ta gueule! Chien! »

Le bailli le regarda. Et il comprit.
« Soldat! Arrêtez! »
Mais c’était trop tard. Il se tourna vers la petite fille. Elle avait redressé la tête. Ses yeux étaient entièrement noir.

Son visage était inexpressif. Il remarqua que le soldat ne la tenait plus. Il avait disparu. Soudain, la nuit sembla encore plus obscure. Ses autres hommes n’avaient pas remarqué l’enfant, et ils le regardaient d’un air confus.

Il y eut un violent choc: Ramnafen fut projeté sur le sol. Quand il redressa la tête, il vit le docteur qui s’époumonait:
« Fuyez! Fuyez vite! »

L’enfant avait maintenant de grandes ailes d’ébène. Elle volait devait lui, protectrice. Sa peau était laiteuse, et elle semblait presque luire. Elle était entourée par une espèce de bourrasques de plumes noires. Et d’un coup, la bourrasque éclata, et des plumes furent projetées dans toutes les directions. Comme des projectiles, elles frappèrent les soldats qui furent déchiquetés sur place. Aucun n’eut le temps de s’enfuir.

« Bailli! Je suis désolé! Joseya, je vais te soigner, je te le jure, mais tu dois te calmer… »

Tel un spectre vengeur, la petite fille se rapprocha, en flottant, du bailli. Ce dernier, saisit par la peur, ne bougeait pas. Il ressentit une douleur folle, et vit que son sang commençait à traverser sa peau, comme si elle l’en drainait. Sa vision se brouilla.

***

Le sénéchal arriva finalement sur place. Il descendit du cheval, et vit la scène de carnage. Il regarda les corps déchiquetés, et vidés de leur sang. Encore un coup du docteur. Quel monstre!



Le pacte

Elle regarda la lame ensanglantée d’un air songeur. Peu à peu, sa vision se troublait. Elle prit une profonde inspiration, et, dans un hoquet de douleur, la laissa tomber par terre.

Elle marcha quelque pas, mais sa blessure l’empêcha d’aller bien loin. Une flaque de sang se dessina en dessous d’elle. Elle regarda le miroir, dans sa chambre, puis le second lit. Dehors, la tempête s’abattait sur la demeure. La pluie battante tambourinait les carreaux.

Le pentacle qui était gravé au centre de la pièce, sur le sol, commença à luire. Un éclair illumina la chambre à coucher. Prise de vertige, elle se mit à genoux, au milieu des traits tracés à la craie. Sa tête lui tournait de plus en plus.

En face d’elle, le second lit était toujours immobile. Son occupante, blanche comme le lys, regardait d’un œil vide le plafond. Elle semblait presque sereine…

Finalement, la jeune femme s’écroula sur place. Elle regarda vers le lit, vers sa sœur, même si elle ne percevait plus bien les formes. Ses lèvres prononcèrent le nom de sa sœur, mais plus aucune force ne pouvait y faire sortir un son. Bientôt, plus aucun souffle ne franchit ses lèvres. Le pentacle brilla alors d’une intensité malsaine.

D’un geste lent et peu naturel, la sœur s’éleva de son lit de mort.