L’île

Si demain je partais sur une île déserte, j’emmènerais un appareil photo. Me baladant sur la plage inoccupée, les jungles exotiques abandonnées, jamais je ne perdrais l’occasion de documenter la solitude à l’état pur.

Peu à peu, les pellicules me permettraient de combattre mes fantômes et mes démons, que prouvant que je reste seul, bien que la folie naissante essayerait de me faire croire le contraire.

Les instantes me retiendraient au présent par une fine ficelle, décordée peu à peu, mais au moins j’affronterais ce que personne n’a jamais affronté: soi-même.

C’est alors que, au fur et à mesure, je me rendrais compte que mes photos deviendront imprécises, brumeuses. Les étoiles seraient fades, les journées longues, sans but, les contours de l’île peu à peu indéfinissables, est-ce le sable, la mer, je ne le saurais plus bien.

Finalement, elles deviendraient juste un flot de blanc.
Alors, j’aurais atteint le cap de non retour;
Alors, les photos ne seraient plus blanches.
Alors, elles ne dépendraient que moi.
Alors, je ne serais plus seul…

Gaston

[Le Fou]
Le revoilà le plus fort au village
Il traîne avec lui le cadavre d'une bête
C'est le plus beau c'est le plus fort c'est Gaston!

[Gaston]
J'ai encore accompli des exploits
J'ai même fait plus que les travaux d'Hercule
Maintenant j'ajoute un trophée à mon tableau de chasse
Le Fou, voilà les cornes à accrocher

Je suis monté en haut de la tour
Y avait de la tempête, c'était pas de la blague
La Chose était là, elle prenait en otage Belle

Mi bête mi homme on la croirait sortie de l'enfer
Heureusement que Gaston était là pour sauver Belle
Un coup de fusil bien placé et le taureau fut carcasse
Un coup de fusil bien placé et le cœur de Belle fit un bond dans sa poitrine
Gaston a tué et maintenant Gaston se marie!

[Le Fou]
Ha Gaston ce que t'as fait fort
Te voilà encore vainqueur
Non pas que ça me surprenne, t'as toujours été le meilleur!

[Gaston]
Après avoir décarcassé le chien, je pris Belle avec moi
Elle a pleuré tout le long la pauvre, traumatisée
Ça ne fait rien mes biceps vont la réconforter
Elle pourra se remettre en cuisinant un peu
Au fait je crois que je vais m'approprier le château de la bête

[Le village]
C'est le plus beau le plus grand le plus fort
Encore une fois vainqueur
Gaston a triomphé et a libéré Belle
Tout est bien qui finit bien!
Et il se marièrent et eurent beaucoup d'enfants

Le baiser

Dès que les amants se retrouvèrent enfin, ils entamèrent un long baiser. Dans les bras l’un de l’autre, épanouis, ils partagèrent cette intimité, cette intensité, cette excitation.

L’homme trouva le baiser doux et brûlant à la fois, il en était presque fiévreux, son désir pour elle le gouvernait de plus en plus, il devenait la marionnette de l’amour. Ne pouvant plus y résister, il se laissa entraîner et plaqua sa partenaire contre le mur, avec ce mélange de délicatesse et de brutalité qui leur était familier. La belle se laissa faire, emportée elle aussi par cette fougue qui l’avait hanté tant de fois dans le passé, pendant leur séparation.

La passion les gouvernait, car ils éprouvaient l’un pour l’autre des sentiments depuis longtemps. Ils furent bientôt indivisibles et inséparables, et dans les bras de l’autre, ils se sentaient comme des titans.

Un long moment passa, où ils ne profitèrent que de la présence de l’être aimé, oubliant le monde autour d’eux, vivant l’instant présent, presque retournés à l’instinct animal.

Mais leur romance avait toujours été sur le fil – une dangereuse séduction. Et, bien qu’éventuellement ils finirent ce baiser, pendant lequel le temps même s’était arrêté, ils conservèrent une étroite étreinte, la belle posant le menton sur l’épaule de son amoureux, et ce dernier enfouissant son visage dans son cou. Discrètement, la belle ravala une larme.

Après cette introduction, le jeu de la séduction repris son cours. Tous deux étaient des amants rebelles, aimant tour à tour prendre le contrôle de l’autre, le dominer entièrement, ou au contraire s’y soumettre et placer sa vie, et sa confiance, dans son partenaire. Cette danse, cet aller-retour où ils étaient à la foi antagonistes et protagonistes, leur était familière aussi. L’homme passa d’abord sa main dans les cheveux de son amante, la bloquant contre le mur, et cette dernière se sentie piégée, sans issue. Puis, elle le repoussa avec force, le regarda un instant, de haut en bas avec un sourire narquois. La belle s’empara de son visage à deux mains, et l’embrassa fougueusement, l’empêchant de bouger, le laissant à la merci de cette prédatrice.

Une fois ce baiser terminé, elle eut un sourire triste l’espace d’un instant, que l’homme partagea avec elle. Ils savaient tous deux qu’il était temps.

L’homme la reprit, doucement cette fois, dans ses bras. Il ne dit rien, mais ses pensées affluaient maintenant dans son esprit. Il revoyait son mentor lui dire ces simples mots: « Parfois, la justice est un sacrifice. Parfois, il faut savoir se résoudre à détruire ce qu’on aime, pour repousser les graines d’un arbre pure et absolu. Tu dois la tuer. » Il savait, au fond de lui, qu’il avait raison. Elle était allée trop loin. Elle le savait également.

La dague qu’il avait caché dans sa manche apparut dans sa main, comme par magie. Et d’un coup appuyé et passionné, il planta la lame dans le dos de son amante. Cette dernière écarquilla les yeux, surprise, tandis que le sang commença à couler de sa bouche dans un balbutiement fatal.

L’amant se retira finalement de son étreinte, un pas en arrière, et laissa la belle s’écouler sur le sol. Il la vit, par terre, se vidant de son sang, et tout ce à quoi il pouvait penser était le souvenir brûlant et doux du dernier baiser qu’il avait partagé avec elle. Il se lécha les lèvres.

Il était triste, bien sûr, mais encore sous le choc, de sa propre résolution, à tout donner pour sa cause comme il l’avait apprit auprès de son mentor auparavant. Il se recula, en titubant, se rendant compte peu à peu de l’horreur de son geste. Il sentit son cœur battre à lui rompre la poitrine, comme un roulement de tambour qui scellerait son destin après un acte impardonnable.

L’homme regarda le visage de la belle. Et soudain, il se rendit compte qu’elle le regardait avec un air triste, coupable. Il passa à nouveau la langue sur ses lèvres, et s’aperçut qu’elles étaient maintenant verte. Il comprit alors, et s’écroula raide mort aux pieds de son amour.

Le dormeur Duvel

 C'est un trou de levure où coule la bière,
Goutant follement aux tâches des haillons,
Dégeulasses, où le soleil, de la gare fière,
Luit: c'est un petit gars qui mousse, le pochtron.

Un ivrogne jeune, bouche ouverte, tête décapsulée, nue,
Et la nuque baignant dans le frais vomi bleu,
Dort, il est étendu sur le trottoir, dans la rue,
Pâle dans son lit vert où la bière coule.

Les pieds dans les cadavres, il dort,
Souriant comme sourirait un enfant malade, il cuve un somme,
Levure, berce-le chaudement, il a froid.

Les odeurs ne font pas frissonner sa narine,
Il dort dans la décharge, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux Duvel rouges au côté droit.

La porte

Il y était finalement arrivé. Le sang et la sueur se mélangeait sous son armure. Cependant, sa main d’arme était encore ferme: il ne lâchait pas la garde de sa lame, qui avait bien servi.

Il soupira en accomplissant les pas qui, il le savait, le mèneraient à la salle du trône. Enfin ! Il allait pouvoir accomplir ce qu’aucun autre aventurier n’avait accompli avant lui: défaire le Haut Mage. Finalement, il mettrait un terme à des années de tyrannie.

Il avait d’abord commencé par accomplir le rituel lui permettant de voyager dans le palais du Haut Mage. Il avait ensuite pénétré dans l’aile ouest, comme lui avait indiqué la voyante, puis traversé les salles arcaniques avant de finalement atteindre la Haute Tour. Là, il avait dû deviner l’énigme du sage. Son chemin avait été parsemé de pièges, d’embûches, et d’adversaires en tout genre. Mais, par la force de son volonté, son expérience, et sa maîtrise de l’épée, il en était venu à bout.

On disait du Haut Mage qu’il enchantait de nombreux sortilèges, des plus bizarres aux plus mortels. Oui, il connaissait les mots de pouvoir permettant de chambouler la structure même de la réalité, mais il en connaissait aussi beaucoup en illusions et en altérations de l’esprit. C’est pourquoi, l’aventurier s’était doté d’une potion de clarté qu’il avait bu, gorgée par gorgée, tout au long de son périple. Il voulait être sûr de ne pas tomber dans un des pièges du magicien.

L’aventurier porta la main à sa ceinture, et attrapa la fiole de clarté. Il l’a regarda, dans la pénombre de l’antichambre menant au palais. Le liquide lui semblait… Différent. Soudain, il ressenti une douleur intense à la tête. Voulant en finir, il bu le contenu de la fiole – jusqu’à la dernière goutte. Les détails du monde alentour devinrent scintillants à ses yeux, et il reprit confiance, son mal de crâne s’estompant peu à peu.

Il s’avança vers la porte. Cette porte, immense, était d’acier. Elle était recouverte de runes et de symboles magiques. Elle paraissait s’ouvrir sur un monde onirique, fait de nuages et d’enchantements, car sur tous ses recoins scintillaient une poudre magique. Elle était dotée d’une poignée, un anneau d’or. Pendant un instant, l’aventurier hésita. Il savait que derrière cette porte se trouvait un être abominable et qu’il devait faire quelque chose. Mais, cette beauté, cette magie qui l’entourait, était vraiment une merveille du monde, presque un art, qui évoquait en lui la paix et la contemplation. Il chassa ces idées et en tira la poignée.

Un grand flou lumineux l’éblouit. Un homme, vêtu de robes arcaniques, l’attendait. Le Haut Mage était là. Il l’attendait, souriait et ne disait rien. L’aventurier s’avança vers lui, l’épée au poing. Le sourire du Haut Mage était tranquille, comme s’il s’avait que son heure était finalement venue. Il ne fit même pas un geste pour se défendre.

L’aventurier avait maintenant un cadavre à ses pieds. Il semblait presque fantomatique. Il avait finalement réussi sa mission. Il ne chercha pas plus loin et fit marche arrière, jusqu’à retrouver la sortie du palais, au milieu des nuages. Il revint finalement à la capitale, et on l’acclama – les trompettes sonnaient pour lui. Il avait libéré le pays. Il eut enfin un sourire sur le visage. Il …

Le Haut Mage souriait. C’était toujours la même chose. Il reboucha l’élixir, posé sur la table. Dedans, on pouvait distinguer l’aventurier, minuscule, qui s’agitait, dans des nuages. Le sorcier pris le contenant de verre, et alla soigneusement le déposer sur l’étagère, à côté des autres élixirs. Sa collection s’agrandissait.

Le tyran sans âge

Au cœur de la dense forêt, 
Il siège depuis des années,
Immense, comme une montagne,
Sa large silhouette assombrit l'horizon.

Partout on ressent sa présence,
Épié par ses feuilles, suivi par ses racines,
L'arbre aux cent milles feuilles guette,
Il domine encore et toujours les saisons.

Égoïste et fier, il hait tout ce qui est autre,
Avec ses branchages, il cache le soleil,
Personne ne peut le long de son tronc reposer,
Car il verrait cela comme une trahison.

Cette muraille à l'écorce impénétrable,
Commande à ses serviteurs animaux,
Ordonne au chêne, au frêne, au hêtre,
Et tous de peur subissent sa domination.

Alors si un jour en forêt vous allez,
Prenez garde au vénérable tyran,
Prenez garde à son végétal armement,
Car il est ici roi, plus que de raison.

L’ombre du doute

Seigneur, donnez-moi la force de continuer à accomplir votre Divine Mission. Mon bras n’est plus aussi ferme qu’auparavant. Partout où mon regard se pose, les ombres grandissent. Je le vois un démon dominant le coin de mes yeux, hantant chacun de mes pas.

Je suis comme un marin pris dans la tempête. Je dois garder le cap, mais les flots me poussent dans le sens contraire à ma destination. Le gouvernail de bois ne tiendra pas plus longtemps, et les récifs se rapprochent; de plus en plus clairs sous la lumière des éclairs.

Est-ce ainsi le destin de tous ceux qui croient que de devoir porter le fardeau du doute ? J’ai tout sacrifié en votre nom Seigneur. Mes mains et mes lames sont pleines de sang. Pourtant, même en poussant votre enseignement jusqu’au bout, je n’ai pas la clarté et la paix à laquelle je m’attendais, non, à laquelle je devrais avoir droit.

J’ai suivi votre Principe tout le long depuis ma Renaissance. J’ai clamé Votre Nom, honoré Votre Culte, allant aussi loin que mes jambes pouvaient me porter. Et pourtant, je n’ai rien. Je ne suis que poussière en attente, destinée à s’éparpiller aux quartes vents.

Avez-Vous même encore besoin de moi ? J’en doute encore. Car que pourrais-je faire de plus en Votre Nom ? Seigneur, j’ai mérité la Paix. Mais je sais au fond de moi même que jamais Vous ne me l’apporterez. Car la foi est un combat permanent, et Vous n’attendez de Vos loyaux soldats que la force de lutter contre ce démon du doute qui nous tourmente. C’est là la fondation de Votre pensée.

Je commence à croire que mon navire a fait fausse route. Je commence à croire que les récifs sont synonymes de liberté, de délivrance. Je n’ai donc rien à faire de plus.


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