Les dragons

La route avait été longue, très longue. Jébélé était à bout de force. Il avait traversé les montagnes de Sion, puis le désert d’Agodi, et enfin la passe de la Gazelle. Finalement, il était arrivé aux Plaines Reculées, sa dernière étape avant le cimetière des dragons.

Cependant, son voyage ne s’était pas passé comme prévu. Des vivres, il n’en avait plus, il avait été attaqué par deux fois pendant son voyage. Pour survivre, il avait dû vendre son équipement d’archéologie à Diournie, la dernière ville avant les montagnes de Sion.

La soif le gagnait plus que tout autre chose, sa gourde étant percée: il ne s’en était aperçu que bien trop tard. Cela faisait des heures qu’il marchait, et le vent fort qui soufflait dans la plaine lui donnait le tournis. Parfois il avait l’impression de voir double. Le soleil luisait et se reflétait contre la roche de ce pays si particulier. Des lumières floues, que Jébélé ne distinguait plus bien du décor.

Il regarda les lointaines montagnes, qui semblaient encore plus mystérieuses et inaccessibles que d’habitude. Il serra les poings, de rage, et tomba sur le sol, à genou. Des larmes coulèrent de son visage, tandis qu’il se maudissait, d’être si faible, mais si proche du but. Il ne pouvait pas s’arrêter là… Mais il ne pouvait pas continuer…

Il sentit un courant d’air sur son visage.

Il leva les yeux au ciel. Et soudain, il fut émerveillé.

Il vit des créatures majestueuses en train de voler paisiblement : des dragons! Il y en avait des bleus azurs, des blancs, des argentés, et il était regroupés, comme un troupeau mythique volant vers le Sud. Le soleil se reflétait sur leurs écailles. Ensemble, ils formaient une grande banderole multicolore qu’on aurait accroché dans le ciel. Rapidement, ils volaient au dessus de Jébélé. L’un d’eux poussa même un cri, un appel, et à son signal, tous les dragons commencèrent à voler et à piquer au dessus des nuages.

Les dragons n’avaient pas disparu! Et Jébélé venait de le découvrir.

Ses larmes se transformèrent en larmes de joie.

Parfois, on croit que tout est perdu quand on est loin du but. On a juste besoin d’un petit coup de pouce.


La toile

Enfin paré de sa tenue officielle, le Second Lieutenant-Chasseur Adali s’avança dans les couloirs de l’Inquisitorium. Le Primat Investigator était dans les scellés de troisième grade, qui contenaient les reliques les plus dangereuses pour l’ordre.

Il dévala les escaliers en colimaçon, emprunta l’allée à sa droite, et suivi une autre volée de marches qui l’amenait encore plus bas dans le bâtiment. Adali arriva à une coursive puis entra dans la section des scellés. Le Gardien Librarium le regarda d’un air fatigué. Il semblait être en train de garder la porte depuis un long moment. Sa tonsure et ses yeux cernés contrastaient avec sa tenue noire à haut col.

« Le Primat Investigator a spécifiquement demandé à n’être dérangé sous aucun prétexte. Je ne dois laisser personne entrer.
– Et quand fut donné cet ordre précisément ?, s’impatienta Adali.
– Cela remonte à il y a maintenant deux jours, je crois, bailla le gardien. J’ai gardé cette porte depuis lors. C’est mon devoir. Vous n’entrerez pas. »

Le Second Lieutenant-Chasseur le considéra avec un moment d’un œil noir. Ce n’était pas le moment de perdre du temps sur des considérations de second ordre. Il demanda d’un ton sec:
« Et on peut savoir ce qu’il fabrique là-dedans ?
– Bien que les affaires du Primat Investigator ne regardent que lui et le Commissaire Papal en personne, je peux seulement vous répondre qu’il travaille sur une affaire. Il a fait venir la Brigade de la Justice avec des pièces à convictions de grande taille qu’il juge particulièrement dangereuses. Il a même parlé d’exorcisme. Il a réservé la salle close, et a fait mander plusieurs de ses contacts. Il a même cloisonné les scellés jusqu’à nouvel ordre. D’où l’interdiction d’y entrer. »

Adali haussa un sourcil. Cela était certainement bien curieux… Et cela ne suivait certainement pas le protocole d’un inquisiteur. Quoi qu’il faisait à l’intérieur, il ne pouvait s’agir d’une mission officielle.

« Je vois. », répondit l’officier d’un ton calme. Sans se démonta, il saisit une délicate bourse pourpre et brodée qu’il avait sur lui sous sa tunique, dans une poche au niveau de la poitrine. Il l’ouvrit et en retira une chevalière, qu’il posa sur le bureau du gardien sans dire un mot, le symbole tourné vers lui. Il toussota et lui lança un regard noir.

Le gardien s’intéressa à l’objet et s’aperçut tout de suite du phoenix aux ailes d’anges qui décorait la bague. Son visage blêmit et il bredouilla:
« Ce… C’est un anneau de Cardinal Repenteur. Cela veut dire que… je… »
Et il s’empressa d’aller ouvrir la porte menant aux scellés et de conduire Adali à l’intérieur. Ce dernier se contenta de répondre en reprenant soigneusement l’anneau d’un ton glacial:
« Faites donc. »

Au fond du couloir se trouvait une pièce isolée aux épais murs de pierre. Ces derniers étaient recouverts de runes de magie blanche, d’écritures saintes, ainsi que de marques de sang des fidèles les plus zélés qui avaient contribué à bénir cette salle. Dans les scellés, qui étaient tenus dans une presque obscurité pour des raisons de sécurité, elle avait une allure presque mystique qui impressionna comme à chaque fois Adali.

Le gardien inséra la clé dans une des serrure, et la double porte de la Salle Close s’ouvrit dans un bruit lourd. Adali fut surpris de ce qu’il trouva à l’intérieur.

Il y avait tout d’abord un rayon de lumière, en provenance du plafond, qui illuminait au centre de la pièce une peinture. Cette peinture était grande, plus qu’un homme, et elle représentait dans des couleurs bigarrées et incompréhensibles des enfants gravissant un immense escalier en colimaçon. L’escalier semblait par un jeu de la perspective infini. L’imagerie était imprécise, presque rêveuse, mais pleine de vie. La toile était maintenue dans un cadre d’or gravé et orné des symboles de l’église: croix et ornements habituels. Elle était exposée sur un simple chevalet, lui même installé sur une petite estrade de pierre qui devait assurément normalement servir à d’autres occupations que celle d’exposer des œuvres d’arts.

Devant la toile se tenait un homme, dos tourné à l’entrée. Il était assez grand, massif, aux larges épaules. Il avait une très épaisse et majestueuse chevelure blonde, qui dominait avec force et panache son physique. Sa tenue de Primat Investigator était loin d’être aussi sobre de celle d’Adali, qui était plus fonctionnelle: un épais manteau d’un cuir noir sur lequel avait été scellés des pages des annexes de la seconde Recopie à l’aide d’une cire de jais ornée des sceaux de l’apocalypse, des épaulettes d’or avec des écussons arborant des ailes d’anges et des épées de justice, un baudrier marron couvert d’autres écritures saintes au fil d’or ; lustré par le sang des preux ; une épée inquisitoriale aux cinq joyaux de feu sur le côté dans un fourreau au métaux précieux et gravés. L’homme avait les mains croisées derrière le dos.

L’Investigator ne dit rien malgré l’intrusion. Il semblait captivé par la peinture. Le gardien se lança dans une justification:
« Primat, ce n’est que par la nécessité la plus pressante que je viens perturber vos affaires. Il s’avère que l’homme qui m’accompagne est en mission d’extrême importance et.. »
Il s’attendait à être coupé à tout moment par le Primat. Mais ce dernier avait une patience infinie et le laissa terminer. Le gardien fut même gêné que ce ne fut pas le cas, car il ne savait pas quoi ajouter d’autre.
« Et… Voici donc avec moi l’homme que j’ai laissé entré. Je sais que vous saurez me pardonner cette intrusion. Je retourne à mon poste maintenant. Je m’en vais. Merci Primat. Au revoir Primat. »
Il s’inclina avec maladresse et quitta la pièce d’un pas précipité. L’Investigator ne s’était toujours pas retourné. Adali se lança:
« Cette oeuvre est récente. Elle n’a plus de cinq ans. Elle ne provient pas d’un artiste célèbre. C’est du travail d’amateur. »
Markus Elwanil se retourna en riant aux éclats. Son visage, radieux, avait des traits masculins, presque guerriers, déterminés: une mâchoire forte, des yeux perçants, des joues plates et symétrique, un menton avancé. Ses yeux d’un bleu de glace était plissé par le rire de baryton qui agitait les lèvres. Comme si Adali venait de faire une réflexion humoristique.

Ce dernier s’aperçut alors que Markus avait également des oreilles en pointe. Un elfe !

Note: vous n’avez pas fini d’entendre parler d’Adali et de Markus Elwanil

Le baiser

Dès que les amants se retrouvèrent enfin, ils entamèrent un long baiser. Dans les bras l’un de l’autre, épanouis, ils partagèrent cette intimité, cette intensité, cette excitation.

L’homme trouva le baiser doux et brûlant à la fois, il en était presque fiévreux, son désir pour elle le gouvernait de plus en plus, il devenait la marionnette de l’amour. Ne pouvant plus y résister, il se laissa entraîner et plaqua sa partenaire contre le mur, avec ce mélange de délicatesse et de brutalité qui leur était familier. La belle se laissa faire, emportée elle aussi par cette fougue qui l’avait hanté tant de fois dans le passé, pendant leur séparation.

La passion les gouvernait, car ils éprouvaient l’un pour l’autre des sentiments depuis longtemps. Ils furent bientôt indivisibles et inséparables, et dans les bras de l’autre, ils se sentaient comme des titans.

Un long moment passa, où ils ne profitèrent que de la présence de l’être aimé, oubliant le monde autour d’eux, vivant l’instant présent, presque retournés à l’instinct animal.

Mais leur romance avait toujours été sur le fil – une dangereuse séduction. Et, bien qu’éventuellement ils finirent ce baiser, pendant lequel le temps même s’était arrêté, ils conservèrent une étroite étreinte, la belle posant le menton sur l’épaule de son amoureux, et ce dernier enfouissant son visage dans son cou. Discrètement, la belle ravala une larme.

Après cette introduction, le jeu de la séduction repris son cours. Tous deux étaient des amants rebelles, aimant tour à tour prendre le contrôle de l’autre, le dominer entièrement, ou au contraire s’y soumettre et placer sa vie, et sa confiance, dans son partenaire. Cette danse, cet aller-retour où ils étaient à la foi antagonistes et protagonistes, leur était familière aussi. L’homme passa d’abord sa main dans les cheveux de son amante, la bloquant contre le mur, et cette dernière se sentie piégée, sans issue. Puis, elle le repoussa avec force, le regarda un instant, de haut en bas avec un sourire narquois. La belle s’empara de son visage à deux mains, et l’embrassa fougueusement, l’empêchant de bouger, le laissant à la merci de cette prédatrice.

Une fois ce baiser terminé, elle eut un sourire triste l’espace d’un instant, que l’homme partagea avec elle. Ils savaient tous deux qu’il était temps.

L’homme la reprit, doucement cette fois, dans ses bras. Il ne dit rien, mais ses pensées affluaient maintenant dans son esprit. Il revoyait son mentor lui dire ces simples mots: « Parfois, la justice est un sacrifice. Parfois, il faut savoir se résoudre à détruire ce qu’on aime, pour repousser les graines d’un arbre pure et absolu. Tu dois la tuer. » Il savait, au fond de lui, qu’il avait raison. Elle était allée trop loin. Elle le savait également.

La dague qu’il avait caché dans sa manche apparut dans sa main, comme par magie. Et d’un coup appuyé et passionné, il planta la lame dans le dos de son amante. Cette dernière écarquilla les yeux, surprise, tandis que le sang commença à couler de sa bouche dans un balbutiement fatal.

L’amant se retira finalement de son étreinte, un pas en arrière, et laissa la belle s’écouler sur le sol. Il la vit, par terre, se vidant de son sang, et tout ce à quoi il pouvait penser était le souvenir brûlant et doux du dernier baiser qu’il avait partagé avec elle. Il se lécha les lèvres.

Il était triste, bien sûr, mais encore sous le choc, de sa propre résolution, à tout donner pour sa cause comme il l’avait apprit auprès de son mentor auparavant. Il se recula, en titubant, se rendant compte peu à peu de l’horreur de son geste. Il sentit son cœur battre à lui rompre la poitrine, comme un roulement de tambour qui scellerait son destin après un acte impardonnable.

L’homme regarda le visage de la belle. Et soudain, il se rendit compte qu’elle le regardait avec un air triste, coupable. Il passa à nouveau la langue sur ses lèvres, et s’aperçut qu’elles étaient maintenant verte. Il comprit alors, et s’écroula raide mort aux pieds de son amour.

La porte

Il y était finalement arrivé. Le sang et la sueur se mélangeait sous son armure. Cependant, sa main d’arme était encore ferme: il ne lâchait pas la garde de sa lame, qui avait bien servi.

Il soupira en accomplissant les pas qui, il le savait, le mèneraient à la salle du trône. Enfin ! Il allait pouvoir accomplir ce qu’aucun autre aventurier n’avait accompli avant lui: défaire le Haut Mage. Finalement, il mettrait un terme à des années de tyrannie.

Il avait d’abord commencé par accomplir le rituel lui permettant de voyager dans le palais du Haut Mage. Il avait ensuite pénétré dans l’aile ouest, comme lui avait indiqué la voyante, puis traversé les salles arcaniques avant de finalement atteindre la Haute Tour. Là, il avait dû deviner l’énigme du sage. Son chemin avait été parsemé de pièges, d’embûches, et d’adversaires en tout genre. Mais, par la force de son volonté, son expérience, et sa maîtrise de l’épée, il en était venu à bout.

On disait du Haut Mage qu’il enchantait de nombreux sortilèges, des plus bizarres aux plus mortels. Oui, il connaissait les mots de pouvoir permettant de chambouler la structure même de la réalité, mais il en connaissait aussi beaucoup en illusions et en altérations de l’esprit. C’est pourquoi, l’aventurier s’était doté d’une potion de clarté qu’il avait bu, gorgée par gorgée, tout au long de son périple. Il voulait être sûr de ne pas tomber dans un des pièges du magicien.

L’aventurier porta la main à sa ceinture, et attrapa la fiole de clarté. Il l’a regarda, dans la pénombre de l’antichambre menant au palais. Le liquide lui semblait… Différent. Soudain, il ressenti une douleur intense à la tête. Voulant en finir, il bu le contenu de la fiole – jusqu’à la dernière goutte. Les détails du monde alentour devinrent scintillants à ses yeux, et il reprit confiance, son mal de crâne s’estompant peu à peu.

Il s’avança vers la porte. Cette porte, immense, était d’acier. Elle était recouverte de runes et de symboles magiques. Elle paraissait s’ouvrir sur un monde onirique, fait de nuages et d’enchantements, car sur tous ses recoins scintillaient une poudre magique. Elle était dotée d’une poignée, un anneau d’or. Pendant un instant, l’aventurier hésita. Il savait que derrière cette porte se trouvait un être abominable et qu’il devait faire quelque chose. Mais, cette beauté, cette magie qui l’entourait, était vraiment une merveille du monde, presque un art, qui évoquait en lui la paix et la contemplation. Il chassa ces idées et en tira la poignée.

Un grand flou lumineux l’éblouit. Un homme, vêtu de robes arcaniques, l’attendait. Le Haut Mage était là. Il l’attendait, souriait et ne disait rien. L’aventurier s’avança vers lui, l’épée au poing. Le sourire du Haut Mage était tranquille, comme s’il s’avait que son heure était finalement venue. Il ne fit même pas un geste pour se défendre.

L’aventurier avait maintenant un cadavre à ses pieds. Il semblait presque fantomatique. Il avait finalement réussi sa mission. Il ne chercha pas plus loin et fit marche arrière, jusqu’à retrouver la sortie du palais, au milieu des nuages. Il revint finalement à la capitale, et on l’acclama – les trompettes sonnaient pour lui. Il avait libéré le pays. Il eut enfin un sourire sur le visage. Il …

Le Haut Mage souriait. C’était toujours la même chose. Il reboucha l’élixir, posé sur la table. Dedans, on pouvait distinguer l’aventurier, minuscule, qui s’agitait, dans des nuages. Le sorcier pris le contenant de verre, et alla soigneusement le déposer sur l’étagère, à côté des autres élixirs. Sa collection s’agrandissait.

L’ombre du doute

Seigneur, donnez-moi la force de continuer à accomplir votre Divine Mission. Mon bras n’est plus aussi ferme qu’auparavant. Partout où mon regard se pose, les ombres grandissent. Je le vois un démon dominant le coin de mes yeux, hantant chacun de mes pas.

Je suis comme un marin pris dans la tempête. Je dois garder le cap, mais les flots me poussent dans le sens contraire à ma destination. Le gouvernail de bois ne tiendra pas plus longtemps, et les récifs se rapprochent; de plus en plus clairs sous la lumière des éclairs.

Est-ce ainsi le destin de tous ceux qui croient que de devoir porter le fardeau du doute ? J’ai tout sacrifié en votre nom Seigneur. Mes mains et mes lames sont pleines de sang. Pourtant, même en poussant votre enseignement jusqu’au bout, je n’ai pas la clarté et la paix à laquelle je m’attendais, non, à laquelle je devrais avoir droit.

J’ai suivi votre Principe tout le long depuis ma Renaissance. J’ai clamé Votre Nom, honoré Votre Culte, allant aussi loin que mes jambes pouvaient me porter. Et pourtant, je n’ai rien. Je ne suis que poussière en attente, destinée à s’éparpiller aux quartes vents.

Avez-Vous même encore besoin de moi ? J’en doute encore. Car que pourrais-je faire de plus en Votre Nom ? Seigneur, j’ai mérité la Paix. Mais je sais au fond de moi même que jamais Vous ne me l’apporterez. Car la foi est un combat permanent, et Vous n’attendez de Vos loyaux soldats que la force de lutter contre ce démon du doute qui nous tourmente. C’est là la fondation de Votre pensée.

Je commence à croire que mon navire a fait fausse route. Je commence à croire que les récifs sont synonymes de liberté, de délivrance. Je n’ai donc rien à faire de plus.


Inspiration pour ce texte