Chaque matin, lorsque mes serviteurs font ma toilette, en face de ce grand miroir hérité de feu mon grand père, je ressens un malaise. J’ai l’impression que les choses ne semblent pas être ce qu’elles paraissent, que mon reflet va me trahir. Lorsqu’on est une princesse, se préparer prend du temps, et ce sentiment désagréable ne s’en va qu’après que je sois coiffée, parfumée, maquillée et habillée, les sourcils épilés, les joues poudrées, le corset ajusté. Tout le long de ce supplice, tandis que mes dames de compagnies s’évertuent à me rendre royale, mon regard me rend une expression intimidée, presque étouffée, et j’ai l’impression que ce n’est pas moi, mais une autre victime, coincée de l’autre côté. Lorsque je serais reine, je brûlerai ce satané bibelot.

Encore une sale gueule. Il n’y a pas de doutes. C’est bien moi. Crasseux, fatigué. Je passe la main sur mes joues creuses, cette barbe de trois jours. Putain, encore une nuit qui commence. Mon poil s’hérisse, comme d’habitude. Je n’aime pas ça, oh non. J’ajuste le col de ma veste en cuir, mais rien ne change: à qui j’essaye de faire croire que je suis quelqu’un d’autre? Je suis un de ces oiseaux de proie de nuit, mais pas la version majestueuse. La version sournoise. Qui je pourrais convaincre, franchement? Je suis désespérant. C’est parce que j’espère que ça va m’amener quelque chose de plus? Une femme dans mon lit? Non, c’est pas ça. Putain, quel malaise. C’est le type en face que j’essaye de convaincre. Mon reflet. Mon frère d’arme. Celui qui a suivi comme moi, galères sur galères, coups foireux sur coups foireux. Il a l’air désespéré, au bout. Je ne sais même plus où j’ai récupéré cette glace. Elle date, ça c’est sûr. Le passage de dizaines d’années – elle a l’air ancienne. D’une autre époque. Pouah. Autant dire que le néon vacillant qui l’anime un tant soit peu ne lui donne pas l’effet majestueux qu’elle devait provoquer dans le temps. Mais bordel… Qu’est-ce que ce truc est malsain… Ça ne peut pas être moi, cette parodie, cette brebis traqué parmi les loups. Et pourtant… Mon sang se glace, comme chaque soir.

Tout mon art consiste à prétendre que je ne suis pas celui que je suis. Alors parfois, j’y crois, à cette image dans le verre poli, qui me sourit. Je lui souris aussi. Elle est élégante, c’est sûr, elle est travaillée. Je crois qu’aucune autre contrefaçon ne s’approche autant de la vérité: peut être qu’à force d’essayer très fort d’être quelqu’un d’autre, on le devient vraiment, se faisant on ne distingue plus l’original de l’artificiel et alors quelle est la différence? J’aime ce reflet, il est protecteur. Il me convainc que je ne suis pas moi – et je n’attend de rien de plus comme validation de la part d’un miroir. Après tout, il y a vraiment d’autres choses à savoir? Vous ne voudriez quand même pas que je soi moi-même? C’est le miroir lui-même qui me l’a interdit. A chaque fois que je passe devant lui, et que je ne suis pas moi – enfin je suis moi, mais pas ce que je veux créer, vous me comprenez – je me rend compte que non, ça ne va pas être possible. Qu’il va falloir changer – ce n’est pas moi qui m’en convainc, c’est lui. Un coup d’œil à ce, ce, ce truc qui est sensé être moi et on change d’avis directement. En vérité, je suis bien content qu’il me dise qui être – je me sens bien mieux comme ça.

Vous me regardez, et je vous rend votre regard. Je vous vois tous.

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