Le baiser

Dès que les amants se retrouvèrent enfin, ils entamèrent un long baiser. Dans les bras l’un de l’autre, épanouis, ils partagèrent cette intimité, cette intensité, cette excitation.

L’homme trouva le baiser doux et brûlant à la fois, il en était presque fiévreux, son désir pour elle le gouvernait de plus en plus, il devenait la marionnette de l’amour. Ne pouvant plus y résister, il se laissa entraîner et plaqua sa partenaire contre le mur, avec ce mélange de délicatesse et de brutalité qui leur était familier. La belle se laissa faire, emportée elle aussi par cette fougue qui l’avait hanté tant de fois dans le passé, pendant leur séparation.

La passion les gouvernait, car ils éprouvaient l’un pour l’autre des sentiments depuis longtemps. Ils furent bientôt indivisibles et inséparables, et dans les bras de l’autre, ils se sentaient comme des titans.

Un long moment passa, où ils ne profitèrent que de la présence de l’être aimé, oubliant le monde autour d’eux, vivant l’instant présent, presque retournés à l’instinct animal.

Mais leur romance avait toujours été sur le fil – une dangereuse séduction. Et, bien qu’éventuellement ils finirent ce baiser, pendant lequel le temps même s’était arrêté, ils conservèrent une étroite étreinte, la belle posant le menton sur l’épaule de son amoureux, et ce dernier enfouissant son visage dans son cou. Discrètement, la belle ravala une larme.

Après cette introduction, le jeu de la séduction repris son cours. Tous deux étaient des amants rebelles, aimant tour à tour prendre le contrôle de l’autre, le dominer entièrement, ou au contraire s’y soumettre et placer sa vie, et sa confiance, dans son partenaire. Cette danse, cet aller-retour où ils étaient à la foi antagonistes et protagonistes, leur était familière aussi. L’homme passa d’abord sa main dans les cheveux de son amante, la bloquant contre le mur, et cette dernière se sentie piégée, sans issue. Puis, elle le repoussa avec force, le regarda un instant, de haut en bas avec un sourire narquois. La belle s’empara de son visage à deux mains, et l’embrassa fougueusement, l’empêchant de bouger, le laissant à la merci de cette prédatrice.

Une fois ce baiser terminé, elle eut un sourire triste l’espace d’un instant, que l’homme partagea avec elle. Ils savaient tous deux qu’il était temps.

L’homme la reprit, doucement cette fois, dans ses bras. Il ne dit rien, mais ses pensées affluaient maintenant dans son esprit. Il revoyait son mentor lui dire ces simples mots: « Parfois, la justice est un sacrifice. Parfois, il faut savoir se résoudre à détruire ce qu’on aime, pour repousser les graines d’un arbre pure et absolu. Tu dois la tuer. » Il savait, au fond de lui, qu’il avait raison. Elle était allée trop loin. Elle le savait également.

La dague qu’il avait caché dans sa manche apparut dans sa main, comme par magie. Et d’un coup appuyé et passionné, il planta la lame dans le dos de son amante. Cette dernière écarquilla les yeux, surprise, tandis que le sang commença à couler de sa bouche dans un balbutiement fatal.

L’amant se retira finalement de son étreinte, un pas en arrière, et laissa la belle s’écouler sur le sol. Il la vit, par terre, se vidant de son sang, et tout ce à quoi il pouvait penser était le souvenir brûlant et doux du dernier baiser qu’il avait partagé avec elle. Il se lécha les lèvres.

Il était triste, bien sûr, mais encore sous le choc, de sa propre résolution, à tout donner pour sa cause comme il l’avait apprit auprès de son mentor auparavant. Il se recula, en titubant, se rendant compte peu à peu de l’horreur de son geste. Il sentit son cœur battre à lui rompre la poitrine, comme un roulement de tambour qui scellerait son destin après un acte impardonnable.

L’homme regarda le visage de la belle. Et soudain, il se rendit compte qu’elle le regardait avec un air triste, coupable. Il passa à nouveau la langue sur ses lèvres, et s’aperçut qu’elles étaient maintenant verte. Il comprit alors, et s’écroula raide mort aux pieds de son amour.

La porte

Il y était finalement arrivé. Le sang et la sueur se mélangeait sous son armure. Cependant, sa main d’arme était encore ferme: il ne lâchait pas la garde de sa lame, qui avait bien servi.

Il soupira en accomplissant les pas qui, il le savait, le mèneraient à la salle du trône. Enfin ! Il allait pouvoir accomplir ce qu’aucun autre aventurier n’avait accompli avant lui: défaire le Haut Mage. Finalement, il mettrait un terme à des années de tyrannie.

Il avait d’abord commencé par accomplir le rituel lui permettant de voyager dans le palais du Haut Mage. Il avait ensuite pénétré dans l’aile ouest, comme lui avait indiqué la voyante, puis traversé les salles arcaniques avant de finalement atteindre la Haute Tour. Là, il avait dû deviner l’énigme du sage. Son chemin avait été parsemé de pièges, d’embûches, et d’adversaires en tout genre. Mais, par la force de son volonté, son expérience, et sa maîtrise de l’épée, il en était venu à bout.

On disait du Haut Mage qu’il enchantait de nombreux sortilèges, des plus bizarres aux plus mortels. Oui, il connaissait les mots de pouvoir permettant de chambouler la structure même de la réalité, mais il en connaissait aussi beaucoup en illusions et en altérations de l’esprit. C’est pourquoi, l’aventurier s’était doté d’une potion de clarté qu’il avait bu, gorgée par gorgée, tout au long de son périple. Il voulait être sûr de ne pas tomber dans un des pièges du magicien.

L’aventurier porta la main à sa ceinture, et attrapa la fiole de clarté. Il l’a regarda, dans la pénombre de l’antichambre menant au palais. Le liquide lui semblait… Différent. Soudain, il ressenti une douleur intense à la tête. Voulant en finir, il bu le contenu de la fiole – jusqu’à la dernière goutte. Les détails du monde alentour devinrent scintillants à ses yeux, et il reprit confiance, son mal de crâne s’estompant peu à peu.

Il s’avança vers la porte. Cette porte, immense, était d’acier. Elle était recouverte de runes et de symboles magiques. Elle paraissait s’ouvrir sur un monde onirique, fait de nuages et d’enchantements, car sur tous ses recoins scintillaient une poudre magique. Elle était dotée d’une poignée, un anneau d’or. Pendant un instant, l’aventurier hésita. Il savait que derrière cette porte se trouvait un être abominable et qu’il devait faire quelque chose. Mais, cette beauté, cette magie qui l’entourait, était vraiment une merveille du monde, presque un art, qui évoquait en lui la paix et la contemplation. Il chassa ces idées et en tira la poignée.

Un grand flou lumineux l’éblouit. Un homme, vêtu de robes arcaniques, l’attendait. Le Haut Mage était là. Il l’attendait, souriait et ne disait rien. L’aventurier s’avança vers lui, l’épée au poing. Le sourire du Haut Mage était tranquille, comme s’il s’avait que son heure était finalement venue. Il ne fit même pas un geste pour se défendre.

L’aventurier avait maintenant un cadavre à ses pieds. Il semblait presque fantomatique. Il avait finalement réussi sa mission. Il ne chercha pas plus loin et fit marche arrière, jusqu’à retrouver la sortie du palais, au milieu des nuages. Il revint finalement à la capitale, et on l’acclama – les trompettes sonnaient pour lui. Il avait libéré le pays. Il eut enfin un sourire sur le visage. Il …

Le Haut Mage souriait. C’était toujours la même chose. Il reboucha l’élixir, posé sur la table. Dedans, on pouvait distinguer l’aventurier, minuscule, qui s’agitait, dans des nuages. Le sorcier pris le contenant de verre, et alla soigneusement le déposer sur l’étagère, à côté des autres élixirs. Sa collection s’agrandissait.